20/07/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 20/07/2026 histoires-musique Paris
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Areski Belkacem, Brigitte Fontaine et le label Saravah : l'autre histoire de la chanson française

Disparu début juin 2026 à 86 ans, Areski Belkacem n'a signé que trois albums sous son nom, mais un demi-siècle de création avec Brigitte Fontaine. De Versailles au label Saravah de Pierre Barouh, de Jacques Higelin à l'Art Ensemble of Chicago, récit d'une avant-garde qui a changé la chanson française.

Areski Belkacem, Brigitte Fontaine et le label Saravah : l'autre histoire de la chanson française
Il s'est éteint début juin 2026, à 86 ans, dans une discrétion fidèle à toute sa vie. Areski Belkacem n'a publié que trois albums sous son nom, et pourtant la chanson française lui doit l'une de ses aventures les plus libres : un demi-siècle de création aux côtés de Brigitte Fontaine, dont il fut le compositeur, l'arrangeur, le complice et le compagnon. Derrière cette trajectoire, il y a aussi un label mythique, Saravah, laboratoire où la chanson française s'est frottée au free jazz, aux musiques du monde et à toutes les libertés. Retour sur une histoire trop peu racontée.

Un enfant de Versailles, entre orgue d'église et luth kabyle

Areski Belkacem naît en 1940 à Versailles, où ses parents, des Kabyles d'Algérie, tiennent un petit café. Il racontera une enfance heureuse, traversée par un souvenir fondateur : à l'été 1944, à quatre ans et demi, il suit dans toute la ville une fanfare qui fête la Libération. La musique ne le quittera plus. Enfant, il entre dans l'église voisine dès qu'il entend l'orgue, s'intéresse au luth de son oncle, aux 78 tours de ses parents, et écoute Blond Blond ou Lili Boniche, gloires de la variété algérienne, venir jouer dans le bistrot familial pour quelques amis du pays. Guitare, percussions, clavier, chant : il touche à tout, abandonne ses études, passe par l'armée et gagne sa vie comme dessinateur industriel, tout en fréquentant les clubs de jazz où le rock'n'roll commence à s'imposer. C'est au régiment qu'il rencontre un certain Jacques Higelin, avec qui il monte un duo : Higelin chante à l'avant-scène, Areski s'installe derrière, aux percussions.

Saravah, le laboratoire de Pierre Barouh

À la fin des années 1960, le duo enregistre l'album « Higelin & Areski » pour Saravah, le label fondé par Pierre Barouh grâce aux droits de la bande originale du film « Un homme et une femme » de Claude Lelouch, Palme d'or en 1966. Saravah n'est pas une maison de disques comme les autres : c'est un refuge d'inventeurs, où l'on donne aux chanteurs la liberté des musiciens de free jazz, et dont le catalogue — Brigitte Fontaine, Higelin, Areski, et bien d'autres — deviendra culte pour plusieurs générations de collectionneurs, jusqu'aux producteurs de hip-hop en quête de samples. C'est Higelin qui présente à Areski une comédienne bretonne rencontrée sur les planches du tout jeune café-théâtre : Brigitte Fontaine. La légende familiale veut qu'elle soit tombée amoureuse de la musique avant de l'être de l'homme — elle racontera s'être évanouie en découvrant la mélodie qu'Areski avait composée sur son texte « L'Été l'été », qu'ils enregistreront en 1970.

« Comme à la radio » : quand la chanson rencontre le free jazz

En 1969 paraît le disque qui fera date : « Comme à la radio », signé Brigitte Fontaine et Areski avec l'Art Ensemble of Chicago, figure de proue du free jazz américain alors installée à Paris. La méthode y est aussi inédite que le résultat : Fontaine lance des textes plus ou moins écrits à l'avance, Areski construit une musique où les traditions — orientales, africaines, européennes — se mêlent aux libertés les plus contemporaines. Sur scène, pas de setlist : le duo navigue entre improvisation pure et réinvention permanente. L'album devient l'un des disques français les plus admirés à l'étranger : dans les années 1990, Sonic Youth ou Beck citeront Brigitte Fontaine en référence, faisant de « Comme à la radio » un classique de l'avant-garde mondiale. Six autres 33 tours suivent jusqu'en 1979, tandis qu'Areski mène en parallèle une activité de comédien, notamment auprès du metteur en scène Peter Brook. Quand Saravah périclite au tournant des années 1980, le couple s'éloigne de la chanson pendant près d'une décennie, au profit d'expériences théâtrales.

L'homme de l'ombre et ses trois albums

En 1990, « Le Nougat » ramène Brigitte Fontaine sur le devant de la scène, et une nouvelle génération s'entiche de cette créatrice hors norme — de « Kékéland » aux plateaux de télévision — sans toujours mesurer que, dans l'ombre, Areski pose le socle musical de toute son œuvre. Lui n'aura signé que trois albums personnels : « Un beau matin » en 1970, disque culte entre folk minimaliste et world music avant l'heure ; « Le Triomphe de l'amour », quarante ans plus tard, en 2010 ; et « Long Courrier » en 2025, dont la plupart des chansons sont destinées à sa compagne. « Je n'avais pas vraiment envie d'un disque, expliquait-il. Ce sont des amis et Brigitte qui m'ont poussé à le faire, parfois même en s'énervant. » Curieux jusqu'au bout, il étudie la musique classique à la Schola Cantorum passé soixante ans, invente les « concerts de dessin » du festival de bande dessinée d'Angoulême, et cultive une écriture singulière, dense et volontiers dadaïste — comme dans « Les Fraises », délicieuse métaphore du rôle de l'artiste. Dans l'une de ses dernières interviews, accordée à RFI en juin 2025, il évoquait la mort avec une sérénité désarmante : « Lorsque je suis né, je ne savais pas d'où je venais et là, je ne sais pas où je vais aller. J'en sais rien et c'est très bien comme ça. »

Un héritage discret mais immense

À l'annonce de sa disparition, le label Saravah a salué la mémoire de son artisan fantasque : « Areski Belkacem nous a quittés, mais nous gardons la chaleur de ses mots, de ses mélodies et de ses rythmes dans les fibres du son Saravah. » Dix ans après la mort de Pierre Barouh, disparu fin 2016, c'est donc une autre page de cette maison pas comme les autres qui se tourne. Mais l'héritage, discret, reste bien vivant : l'exigence de liberté du tandem Fontaine-Areski irrigue toute une lignée d'artistes français inclassables, du rock indépendant à la nouvelle chanson, et les rééditions du catalogue Saravah continuent de circuler de platine en platine, recherchées des mélomanes comme des producteurs en quête de sons introuvables ailleurs. Trois albums en solo, des dizaines pour les autres : peu de musiciens auront autant compté en se montrant si peu.

FAQ - Areski Belkacem, Brigitte Fontaine et Saravah

Qui était Areski Belkacem ?

Musicien, compositeur, percussionniste et comédien français né en 1940 à Versailles de parents kabyles, Areski Belkacem fut pendant plus de cinquante ans le compositeur, l'arrangeur et le compagnon de Brigitte Fontaine, ainsi que l'un des artistes fondateurs de l'aventure du label Saravah. Il est mort début juin 2026 à l'âge de 86 ans.

Qu'est-ce que le label Saravah ?

Saravah est un label indépendant fondé par Pierre Barouh grâce aux droits de la bande originale du film « Un homme et une femme » (1966). Refuge d'artistes libres — Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, Areski Belkacem parmi d'autres —, il est devenu l'un des catalogues les plus cultes de la musique française.

Pourquoi l'album « Comme à la radio » est-il considéré comme culte ?

Paru en 1969 chez Saravah, « Comme à la radio » associe Brigitte Fontaine et Areski à l'Art Ensemble of Chicago, groupe phare du free jazz. Ce mélange inédit de chanson, de musiques traditionnelles et d'improvisation en a fait une référence mondiale de l'avant-garde, saluée plus tard par des artistes comme Sonic Youth ou Beck.

Combien d'albums Areski Belkacem a-t-il publiés en solo ?

Trois seulement : « Un beau matin » (1970), « Le Triomphe de l'amour » (2010) et « Long Courrier » (2025). L'essentiel de son œuvre se trouve dans les dizaines d'albums de Brigitte Fontaine qu'il a composés, arrangés et réalisés.

Quel est l'héritage du tandem Fontaine-Areski ?

Une certaine idée de la liberté en chanson : textes lancés comme des improvisations, musiques ouvertes aux traditions du monde entier, refus des formats. Cette exigence a inspiré des générations d'artistes français inclassables et continue de faire des albums Saravah des objets de culte pour les mélomanes et les collectionneurs.
C&M · 20/07/2026 — fin de l'article — #HISTOI