## Acte I — Naissance d'un style, 1928-1934
Jean Reinhardt naît le 23 janvier 1910 à Liberchies, en Belgique, dans une famille manouche française. Son enfance se passe dans la roulotte familiale, entre les villages de France et la zone des fortifs au nord de Paris. À 12 ans, il joue déjà du banjo-guitare dans les bals musette de la capitale, accompagnant accordéonistes et chanteurs de rue. Il est repéré dès 1928 par le compositeur Stéphane Mougin et enregistre quelques 78 tours sous son nom — déjà un swing évident, déjà une virtuosité hors normes. Le 2 novembre 1928, sa caravane prend feu. Bella Baumgartner, sa première femme enceinte, manipule des fleurs en celluloïd, matière hautement inflammable. L'incendie ravage la roulotte et brûle gravement le côté gauche de Django. Sa main gauche, en particulier, est très atteinte : l'annulaire et l'auriculaire restent en partie paralysés. Pour un guitariste, c'est en théorie la fin. Pour Django, c'est le début. Pendant deux ans de convalescence, il réinvente sa technique : tous les solos sur deux doigts (l'index et le majeur), les accords adaptés en positions barrées, l'auriculaire et l'annulaire utilisés ponctuellement pour quelques notes. Cette contrainte forge son style — phrases liquides, glissandos, octaves rapides, rythme bondissant. En 1934, il rencontre le violoniste Stéphane Grappelli au Hot Club de France, association créée par Hugues Panassié et Charles Delaunay pour défendre le jazz américain en France. Avec deux guitares rythmiques et une contrebasse, ils forment le Quintette du Hot Club de France, un orchestre sans aucun cuivre ni percussion — une révolution pour l'époque. Le premier disque, Dinah, sort en décembre 1934. Le jazz manouche est né.## Acte II — L'âge d'or, 1934-1953
Pendant vingt ans, Django et Grappelli vont enchaîner les succès — Minor Swing, Nuages, Djangology, Belleville, Daphne. Le Quintette tourne en Europe, joue à Londres, à Bruxelles, en Suisse, en Italie. Django enregistre avec les plus grands jazzmen américains de passage : Coleman Hawkins, Benny Carter, Rex Stewart, Duke Ellington (qui l'invite en tournée aux États-Unis en 1946). Sa réputation devient mondiale. Aux États-Unis, des guitaristes comme Charlie Christian ou plus tard Wes Montgomery citent son influence. L'Occupation marque une rupture : Grappelli reste à Londres en 1939 quand la guerre éclate, Django retourne à Paris, où il joue dans les clubs encore ouverts (notamment le La Roulotte à Pigalle) avec le clarinettiste Hubert Rostaing. Manouche, donc cible des persécutions nazies, il échappe par chance aux camps — sa notoriété et la complaisance de certains officiers allemands amateurs de jazz le protègent partiellement, là où plusieurs membres de sa famille périront en déportation. Pendant cette période, il compose Nuages, qui deviendra l'un des airs les plus repris du jazz français du XXe siècle. Après-guerre, Django renoue avec Grappelli, mais le swing recule devant le bebop américain (Charlie Parker, Dizzy Gillespie). Django s'y intéresse, passe à la guitare électrique, mais reste lui-même : un styliste unique, jamais cantonné à une école. Il s'installe avec sa famille à Samois-sur-Seine, en bord de Seine, pour pêcher et peindre. C'est là qu'il meurt brutalement le 16 mai 1953, à 43 ans, d'une hémorragie cérébrale. Le jazz manouche perd son père fondateur.## Acte III — La transmission, 1953-1990
Le jazz manouche aurait pu s'éteindre avec son inventeur. Il survit grâce à deux mécanismes parallèles. D'abord, la transmission familiale au sein des communautés manouches et sintis. Les fils, neveux, cousins de Django — la famille Reinhardt est immense — continuent à jouer dans les caravanes, les soirées privées, les bars de Saint-Ouen et de Pigalle. Le style se conserve par tradition orale, sans partition, sans école formelle. Babik Reinhardt, fils de Django, devient guitariste de jazz fusion. David Reinhardt, son petit-fils, perpétue le swing. Le deuxième mécanisme est le revival folk-trad des années 1970-1980. Une nouvelle génération de jeunes guitaristes redécouvre Django par les disques. Le Belge Fapy Lafertin s'impose dès les années 70 comme l'un des continuateurs les plus fidèles. Le Néerlandais Stochelo Rosenberg et son trio fraternel deviennent les ambassadeurs internationaux du genre dans les années 80. Romane, en France, mêle manouche et fusion. Surtout, Birelli Lagrène, prodige né en Alsace en 1966, enregistre à 13 ans son premier disque (Routes to Django) et impose une virtuosité technique qui repousse les limites de ce que la guitare manouche pouvait jouer. En 1968, le festival Django Reinhardt est créé à Samois-sur-Seine, à l'endroit où le maître a vécu ses dernières années. Sa programmation reste depuis le rendez-vous européen le plus important du genre, attirant chaque dernier week-end de juin entre 8 000 et 12 000 festivaliers et tous les grands noms vivants.## Acte IV — Réinvention, 1990-2010
Les années 90-2000 voient le jazz manouche s'élargir au-delà de son public d'amateurs. Trois facteurs y contribuent. D'abord, la sortie en 1999 du film Sweet and Lowdown de Woody Allen, dont le héros, joué par Sean Penn, vénère « le seul guitariste plus grand que lui — un certain Django Reinhardt ». Le film offre au public américain et international un sas d'entrée vers le genre. Ensuite, la pédagogie : des méthodes systématisent l'enseignement (Romane École de la guitare manouche, Stéphane Wrembel Getting into Gypsy Jazz), et internet permet la diffusion mondiale des techniques de pompe (l'accompagnement rythmique typique en quatre temps). Enfin, l'apparition d'une nouvelle génération de virtuoses non-manouches qui investissent le genre par passion. Adrien Moignard, originaire de Bourgogne, devient l'un des solistes les plus respectés. Sébastien Giniaux, formé en classique, mêle jazz manouche et musique de chambre. Antoine Boyer, Belge, surprend par sa précision technique. Stochelo Rosenberg continue à enregistrer et à tourner, tout comme Birelli Lagrène, dont l'album Move (2012) reste une référence du jazz fusion teinté manouche. Le jazz manouche, au tournant des années 2010, ne se joue plus seulement à Samois ou dans les bars du nord parisien. On l'entend à Brooklyn (la scène autour de Stéphane Wrembel), à Tokyo (où la passion pour Django est forte depuis les années 80), à Madrid, à Stockholm, à Buenos Aires.## Acte V — Aujourd'hui, 2010-2026
Au moment où ces lignes s'écrivent, en avril 2026, le jazz manouche n'a jamais été aussi vivant. Le festival de Samois célèbre cette année sa 58e édition (26-28 juin 2026) avec une programmation mêlant légendes (Birelli Lagrène, Stochelo Rosenberg) et nouvelle génération (Adrien Moignard, Sébastien Giniaux, le quartet Joscho Stephan). Les écoles de jazz manouche se multiplient : Académie de Jazz Manouche en ligne, Gypsy Jazz Camp (Italie, États-Unis), stages d'été dans le Vercors, à Strasbourg, en Belgique. Sur scène, le genre s'hybride avec d'autres traditions. Joseph Reinhardt Jr. mêle manouche et flamenco. Adrien Moignard intègre des éléments de jazz contemporain et de rythmes balkaniques. Le duo Hot Club de France 2.0, formé par les violonistes Pierre Blanchard et Florin Niculescu, perpétue l'esprit Grappelli. Une scène féminine émerge enfin — historiquement quasi-absente — avec la guitariste Niki Wolferen et la violoniste Anouk Hovius. Côté lutherie, la guitare Selmer-Maccaferri originale, popularisée par Django dès 1932, reste l'instrument totem. Les ateliers européens (Dupont en France, Maurice Dupont à Saintes, AJL en Finlande, Castelluccia à Marseille) construisent quelques centaines d'instruments par an, vendus 3 000 à 15 000 € selon le luthier et le bois. Acheter un Selmer original de 1934-1939 coûte aujourd'hui plus de 50 000 €, et ces instruments sont chassés par les collectionneurs jusqu'au Japon.## Albums essentiels pour entrer dans le genre
Pour comprendre le jazz manouche, cinq disques suffisent. The Quintette of the Hot Club of France 1934-1937 — l'enregistrement original, Django et Grappelli au sommet de leur swing. Djangology (Django Reinhardt, 1949) — la maturité, le passage à la guitare électrique. Routes to Django (Birelli Lagrène, 1980) — le miracle d'un adolescent de 13 ans. Seven Dials (Romane, 1995) — la modernité française du genre. Adrien Moignard Trio Live (2018) — la nouvelle génération en formation classique.## Pour aller plus loin
## FAQ
Qu'est-ce que le jazz manouche ? Le jazz manouche est un style musical né à Paris dans les années 1930, fondé par Django Reinhardt et Stéphane Grappelli avec le Quintette du Hot Club de France. Il marie le swing du jazz américain à la tradition musicale tsigane d'Europe centrale, sur une instrumentation acoustique sans batterie ni cuivres, dominée par la guitare soliste, deux guitares rythmiques (la « pompe »), violon et contrebasse. Pourquoi Django Reinhardt jouait-il avec deux doigts ? En 1928, à 18 ans, Django est gravement brûlé dans l'incendie de sa roulotte. Sa main gauche est mutilée, l'annulaire et l'auriculaire restent partiellement paralysés. Il réinvente alors sa technique en utilisant principalement l'index et le majeur, avec un soutien ponctuel des deux autres doigts. Cette contrainte façonne son style si reconnaissable. Où voir du jazz manouche en France en 2026 ? Le festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine (dernier week-end de juin), le festival Hot Club de France à Niort, le festival Mâcon Manouche, le festival Latcho Drom à Paris. À l'année, plusieurs clubs parisiens (La Chope des Puces à Saint-Ouen, le Jazz Club Étoile, le Sunset-Sunside) et brasseries en province (Lyon, Marseille, Strasbourg) programment des concerts hebdomadaires. Comment apprendre la guitare manouche en débutant ? Une guitare Selmer-Maccaferri d'entrée de gamme (Cigano GJ-15, à partir de 600 €) suffit pour démarrer. Côté méthode, les manuels de Romane et de Stéphane Wrembel sont les références. La chaîne YouTube DC Music School propose de bons cours gratuits, et les stages d'été (Vercors Gypsy Jazz, Django Camp) accélèrent l'apprentissage en immersion. Le jazz manouche est-il une musique tsigane ? Pas exactement. C'est une musique inventée par un musicien manouche (Django) et nourrie de la tradition musicale tsigane, mais c'est avant tout un genre de jazz, métissé, qui s'est développé dans un contexte parisien et qui se joue aujourd'hui dans le monde entier par des musiciens de toutes origines.## Sources et références
- [Django Reinhardt sur Wikipedia](https://en.wikipedia.org/wiki/Django_Reinhardt)
- [Django Station — site de référence sur le jazz manouche](http://www.djangostation.com)
- [Jazz Way — Le Jazz Manouche, c'est quoi ?](https://jazz-way.fr/jazz-manouche/)
- [La French Touch — La guitare iconique de Django Reinhardt](https://www.la-frenchtouch.fr/en/liconique-guitare-django-reinhardt-instrument-magique-du-jazz-manouche/)
C&M · 25/04/2026
— fin de l'article —
#HISTOI