14/05/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 14/05/2026 histoires-musique Paris
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Histoire du jazz manouche en France : de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli au festival de Samois-sur-Seine, quatre-vingt-dix ans d'une école française du swing

De la roulotte de Liverchies en 1910 à la scène du Château de Fontainebleau en 2026, le jazz manouche est devenu en quatre-vingt-dix ans la contribution française la plus singulière à l'histoire mondiale du jazz. Récit en huit étapes, de Django Reinhardt à Biréli Lagrène.

Histoire du jazz manouche en France : de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli au festival de Samois-sur-Seine, quatre-vingt-dix ans d'une école française du swing
Le 28 mai 1953, dans son pavillon de Samois-sur-Seine, un homme de quarante-trois ans s'effondre, victime d'une hémorragie cérébrale. Il s'appelle Jean-Baptiste Reinhardt, dit Django, et il vient de mourir au lendemain d'une partie de pêche sur la Seine. Vingt ans plus tôt, dans un hôtel des Champs-Élysées, ce même homme et un violoniste classique nommé Stéphane Grappelli avaient inventé une musique nouvelle : un jazz purement européen, joué en formation de cordes, sans batterie, sans cuivres, et qui allait porter pour le siècle suivant le nom de jazz manouche. Récit en huit étapes d'une école française dont le festival annuel de Samois-sur-Seine puis Fontainebleau perpétue chaque été l'héritage.

1910-1928 : naissance dans une roulotte, vie sur les routes du nord

Jean-Baptiste Reinhardt naît le 23 janvier 1910 à Liverchies, un village belge proche de la frontière française, dans une roulotte appartenant à une famille manouche de tradition sinté. Son père Jean-Eugène est musicien et marchand ambulant, sa mère Laurence dite « Négros » est danseuse. La famille se déplace au gré des saisons entre la Belgique, le nord de la France et l'Île-de-France. Dans la culture manouche, la musique n'est pas apprise à partir de partitions mais transmise d'oreille, comme une langue vivante. Django commence par le banjo-guitare puis le banjo six cordes, instrument courant dans les bals musette parisiens des années 1920. À douze ans, il joue déjà en duo avec son frère cadet Joseph dit « Nin-Nin » dans les bals des fortifications parisiennes, autour de Pigalle et de la rue Saint-Vincent. En 1928, à dix-huit ans, il vit avec sa première femme Bella dans une roulotte stationnée à la porte de Choisy. Le 2 novembre, en se couchant, il renverse une bougie sur les fleurs en celluloïd que Bella confectionne pour les marchés. Le matériau s'enflamme instantanément. Django parvient à s'extraire de la caravane en flammes mais sa main gauche et sa jambe droite sont gravement brûlées. Les médecins de l'hôpital Lariboisière envisagent l'amputation.

1929-1933 : la renaissance d'une main et l'invention d'une technique

Refusant l'amputation, Django passe dix-huit mois alité chez sa belle-famille à Saint-Maur-des-Fossés. Ses quatrième et cinquième doigts de la main gauche restent paralysés, recroquevillés par la cicatrisation. Pour un guitariste, cette infirmité est en théorie disqualifiante : les accords standards utilisent les quatre doigts. Pendant sa convalescence, son frère Joseph lui offre une nouvelle guitare. Django reconstruit alors patiemment une technique entièrement neuve, fondée sur l'index et le majeur pour les mélodies et les solos, l'annulaire et l'auriculaire ne servant plus qu'à plaquer certains accords particuliers. Cette contrainte le force à inventer des doigtés inédits, des chromatismes glissés, des accords à trois sons d'une efficacité redoutable et un phrasé extrêmement rapide à l'attaque sèche. En 1931, il découvre les disques de Louis Armstrong chez un ami à Toulon. Cette écoute le bouleverse. Il abandonne définitivement le banjo et le répertoire musette pour se consacrer au jazz, qu'il joue d'abord en duo avec son frère, puis dans les hôtels parisiens des Champs-Élysées.

1934 : le Quintette du Hot Club de France

Décembre 1934, hôtel Claridge, 74 avenue des Champs-Élysées. Django Reinhardt joue dans l'orchestre de tango du Russe Louis Vola, en compagnie d'un violoniste classique nommé Stéphane Grappelli. Entre les sets, les deux musiciens improvisent en coulisses sur des standards de jazz américain. La rencontre est musicalement décisive : la rondeur du violon classique entre en dialogue avec la frappe sèche du guitariste. Charles Delaunay et Pierre Nourry, fondateurs du Hot Club de France (cercle de critiques et d'amateurs fondé en 1932), assistent à ces jam-sessions et proposent aux deux musiciens de monter une formation officielle. Le 2 décembre 1934, dans les studios Polydor de la rue Lord-Byron, le Quintette du Hot Club de France enregistre ses cinq premières faces : « Dinah », « Lady Be Good », « Tiger Rag », « I Saw Stars » et « Sweet Sue ». La formation est inédite : violon, guitare solo, deux guitares rythmiques, contrebasse. Pas de batterie, pas de piano, pas de cuivres. L'accueil est immédiat. Le magazine américain « Down Beat » salue dès 1935 « la première formation européenne capable de rivaliser avec les meilleurs ensembles new-yorkais ». Entre 1934 et 1948, le Quintette du Hot Club de France enregistrera plus de 130 titres et fera plusieurs tournées en Belgique, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Suisse et en Scandinavie. Coleman Hawkins, Benny Carter, Rex Stewart, Bill Coleman viennent enregistrer avec eux à Paris.

1940-1945 : la guerre, la séparation, les compositions originales

Septembre 1939, déclaration de guerre. Le Quintette est en tournée à Londres. Grappelli choisit de rester en Angleterre, Django rentre à Paris. La séparation va durer six ans. Pour les Manouches d'Europe, l'occupation représente un péril existentiel : entre 1941 et 1944, plus de 220 000 Roms et Sintés sont déportés dans les camps nazis, dont environ 80 % seront assassinés (chiffres établis par les historiens du Centre de documentation contemporaine juive). Django survit à la guerre, protégé semble-t-il par l'admiration personnelle d'officiers allemands amateurs de jazz, dont Dietrich Schulz-Köhn, surnommé « Doktor Jazz ». Il tente une fuite en Suisse en 1943, échoue, est arrêté puis curieusement relâché. Cette période trouble n'a jamais été tirée au clair par les biographes. Privé de Grappelli, Django reforme un Quintette avec clarinette à la place du violon (Hubert Rostaing puis Gérard Lévêque). Surtout, il se met à composer intensément. Les « Nuages » (1940), véritable hymne de la France occupée — la chanson sera diffusée jusqu'à l'usure sur Radio Paris —, « Tears » (1941), « Manoir de mes rêves » (1943), « Belleville » (1944), « Anouman » (1946) constituent encore aujourd'hui le socle du répertoire standard du jazz manouche.

1946-1950 : la tournée américaine et la rencontre avec Duke Ellington

Octobre 1946, Django embarque pour New York à l'invitation de Duke Ellington. Il joue à Carnegie Hall le 23 et le 24 novembre, en première partie de l'orchestre d'Ellington, sur une guitare électrique Gibson qu'il découvre pour la première fois. La presse américaine est partagée : certains saluent un génie unique, d'autres reprochent au guitariste son anglais inexistant et son rapport très désinvolte aux horaires de concert. Django, qui pêche au matin et arrive en retard, donne le spectacle qu'on connaît. La tournée américaine se solde sans contrat de tournée prolongée. Django rentre en France au début de 1947, déçu mais musicalement transformé : il a entendu Charlie Parker, Dizzy Gillespie, le bebop naissant. Il intègre progressivement ces influences à son jeu, mêlant désormais swing acoustique et harmonies modernes. Cette dernière période — l'après-guerre tardive — est aujourd'hui considérée par les musicologues comme la plus aboutie de son œuvre, même si elle fut longtemps boudée par les puristes du jazz manouche.

1951-1953 : Samois-sur-Seine, dernière demeure

En 1951, Django, fatigué par les tournées, s'installe avec sa seconde femme Naguine et leur fils Babik dans un pavillon de Samois-sur-Seine, petit village au bord de la Seine, à 60 kilomètres au sud-est de Paris. Il y pêche le brochet, peint des toiles dans un atelier improvisé et joue de moins en moins en public. Stéphane Grappelli vient l'y voir régulièrement. Le 16 mai 1953, il donne son dernier concert au club Saint-Germain à Paris. Le 28 mai au matin, il s'effondre dans le jardin de sa maison de Samois, victime d'une hémorragie cérébrale foudroyante. Il a quarante-trois ans. Il est inhumé dans le cimetière communal de Samois, où sa tombe — modeste — est devenue lieu de pèlerinage pour les guitaristes du monde entier.

1968-2016 : naissance et essor du festival de Samois

En 1968, à l'initiative de quelques amateurs et de musiciens manouches de la région (parmi lesquels la famille Lousberg), un premier hommage musical est organisé sur l'île du Berceau à Samois-sur-Seine, à quelques centaines de mètres de la dernière demeure de Django. Cette commémoration deviendra annuelle, gagnera en ampleur et se transformera dans les années 1980 en l'un des festivals de jazz les plus singuliers de France. L'identité du festival reste fidèle à l'esprit manouche : campement de roulottes sur les berges, jam-sessions ininterrompues jour et nuit dans les bars du village, hommage aux disparus, transmission intergénérationnelle. Au fil des décennies, tous les héritiers passent par Samois : Stochelo Rosenberg, Biréli Lagrène, Angelo Debarre, Romane, Tchavolo Schmitt, Sanseverino, Adrien Moignard, et la nouvelle génération de moins de trente ans (Antoine Boyer, Sébastien Giniaux, Rocky Gresset). En 2017, après quarante-huit éditions sur les berges de Samois, le festival déménage dans le parc du Château de Fontainebleau, sur la prairie du Bois d'Hyver. Le site, classé patrimoine mondial de l'UNESCO, permet d'accueillir près de 20 000 festivaliers chaque été. Le village de Samois conserve une programmation parallèle gratuite et les pèlerins continuent à fleurir la tombe du guitariste.

1985-2026 : Biréli Lagrène, Stochelo Rosenberg et la transmission contemporaine

Né en 1966 à Saverne, en Alsace, dans une famille manouche, Biréli Lagrène est repéré dès treize ans dans un concours de Strasbourg. Son premier album « Routes to Django » sort en 1980, alors qu'il n'a que quatorze ans. Sa virtuosité technique et son rapport intuitif au répertoire de Django en font, dès l'adolescence, l'héritier le plus immédiat du maître. Plus tard, il s'ouvrira au jazz fusion, au funk, au flamenco, sans renier ses racines manouches. Né en 1968 à Heerlen aux Pays-Bas, dans une famille Sinté installée depuis quatre générations dans le Limbourg, Stochelo Rosenberg fonde en 1989 le Rosenberg Trio avec son frère Nous'che et son cousin Nonnie. La formation reprend strictement le format quintette acoustique de 1934 et impose la rigueur du « jeu Sinté » : pompe ternaire à la guitare rythmique, attaque dure au médiator, solos à la fluidité absolue. En France, Sanseverino (né Stéphane Sanseverino à Paris en 1961, dans une famille italienne sensible au jazz manouche) popularise le genre auprès du grand public à partir de l'album « Le tango des gens » (2001) et de sa Victoire de la Musique 2002. Plus récemment, des artistes comme Thomas Dutronc, Cécile McLorin Salvant (dans son répertoire « Mélusine » de 2023) ou la chanteuse Sara Lazarus actualisent l'esthétique manouche au goût des années 2020.

Le jazz manouche aujourd'hui : un patrimoine vivant

Selon les chiffres publiés par l'Association des Musiques Manouches en 2024, plus de 800 guitaristes professionnels en France revendiquent le jazz manouche comme genre principal, sans compter les amateurs. Une vingtaine de festivals annuels lui sont consacrés en France : Django Reinhardt à Fontainebleau (juin), Jazz Manouche de Liberchies (août, en Belgique mais avec une forte présence française), Swing 41 à Blois (avril), Manouches d'Hier et d'Aujourd'hui à Strasbourg (octobre), et le Festival de Jazz Manouche de Niort (novembre). Pédagogiquement, l'enseignement du genre s'est structuré dans les années 2000. Le Centre des Musiques Didier Lockwood à Dammarie-lès-Lys, le Studio des Variétés à Paris et plusieurs conservatoires régionaux (Marseille, Strasbourg, Toulouse) proposent désormais des cursus dédiés. Les méthodes en ligne (DC Music School, Stéphane Wrembel) ont par ailleurs ouvert l'apprentissage à une communauté internationale, en particulier aux États-Unis, où le « Django in June » dans le Massachusetts attire chaque année plus de 250 stagiaires.

Foire aux questions

Pourquoi parle-t-on de « jazz manouche » et non de « jazz tsigane » ?
Les Manouches forment l'une des trois grandes branches du peuple rom en Europe occidentale (avec les Gitans d'Espagne et les Roms d'Europe centrale). Django Reinhardt et la majorité de ses héritiers musicaux appartiennent à cette branche. Le terme « manouche » s'est donc imposé naturellement, là où l'expression anglo-saxonne « gypsy jazz » fait référence à l'ensemble des peuples roms. Quel est le standard le plus enregistré du répertoire manouche ?
« Minor Swing », composé par Django Reinhardt et Stéphane Grappelli en novembre 1937, en deux accords (la mineur, ré mineur, mi 7). Selon la base de données AllMusic, il a été enregistré plus de 1 200 fois depuis sa création, faisant de lui l'un des standards de jazz les plus joués au monde. Quelle guitare utilisaient Django et ses héritiers ?
La fameuse Selmer-Maccaferri, fabriquée à Paris par le luthier italien Mario Maccaferri pour la maison Selmer entre 1932 et 1952. Identifiable à sa caisse ovale, sa rosace en D, son chevalet flottant et son cordier en queue. Aujourd'hui, des luthiers français comme Maurice Dupont, Jean-Pierre Favino ou Patrick Hollender continuent de fabriquer des modèles strictement fidèles à l'esthétique d'origine, à des prix compris entre 2 500 € et 8 000 €. Le jazz manouche a-t-il influencé d'autres genres ?
Oui, et largement au-delà du jazz. Les Beatles ont avoué l'influence directe de Django sur la guitare de George Harrison (« And I Love Her »), Willie Nelson a repris « Nuages », Hank Marvin des Shadows en a fait son hommage, et l'école new-acoustic américaine de David Grisman dans les années 1970 puise directement à cette source. En France, Sanseverino, Thomas Dutronc et plus récemment Voyou ont importé l'esthétique manouche dans la chanson populaire. Comment Django Reinhardt jouait-il avec deux doigts seulement ?
Sa main gauche disposait en réalité de l'usage normal de l'index et du majeur. L'annulaire et l'auriculaire, recroquevillés par les cicatrices, ne pouvaient plus se déplacer indépendamment mais conservaient une utilité pour les accords pleins (placés sur trois cordes adjacentes) et certains positionnements de barré. Ses solos rapides et chromatiques utilisaient quasi exclusivement les deux premiers doigts, avec un travail spectaculaire de glissements le long du manche.

À retenir

Du studio Polydor de la rue Lord-Byron au parc du Château de Fontainebleau, du 2 décembre 1934 au 28 mai 1953, puis du 28 mai 1953 à 2026, l'histoire du jazz manouche traverse en quatre-vingt-dix ans toute l'histoire culturelle française moderne. Elle relie un guitariste mutilé de la main gauche aux scènes internationales du XXIᵉ siècle, transformant une infirmité en signature esthétique et un genre minoritaire en patrimoine national reconnu. Le festival Django Reinhardt, l'enseignement au Centre Lockwood, le rayonnement international de Biréli Lagrène et Stochelo Rosenberg attestent qu'à plus de soixante-dix ans de la mort de Django, son école demeure la contribution française la plus singulière à l'histoire mondiale du jazz. Pour aller plus loin : le site officiel du festival Django Reinhardt, la commune de Samois-sur-Seine et le site biographique de référence django-reinhardt.com.
C&M · 14/05/2026 — fin de l'article — #HISTOI