1926 : deux naissances qui vont changer le jazz
Miles Davis voit le jour le 26 mai 1926 à Alton, dans l'Illinois, et grandit à East St. Louis dans une famille aisée. John Coltrane naît le 23 septembre de la même année à Hamlet, en Caroline du Nord. Rien ne destinait particulièrement ces deux enfants à se croiser, et pourtant leurs trajectoires allaient se nouer et redéfinir, ensemble puis séparément, ce que le jazz pouvait être. À leur naissance, le jazz est encore une musique jeune, dominée par le swing et les grands orchestres de danse. En une quarantaine d'années, Davis et Coltrane allaient contribuer à le faire passer du statut de musique populaire à celui d'art majeur, exigeant et sans cesse réinventé.La révolution be-bop des années 1940
Le jazz moderne naît dans les années 1940, à New York, presque en marge de l'industrie du divertissement. Dans les clubs de Harlem, en particulier le Minton's Playhouse, de jeunes musiciens prennent l'habitude de se retrouver après leurs concerts pour des séances d'improvisation libre. De ces nuits sort le be-bop. Le saxophoniste alto Charlie Parker, surnommé Bird, et le trompettiste Dizzy Gillespie en sont les figures centrales, entourés du pianiste Thelonious Monk et du batteur Kenny Clarke. Le be-bop tourne le dos au swing dansant. Les tempos s'accélèrent, les harmonies se complexifient, les improvisations deviennent virtuoses et vertigineuses. Ce n'est plus une musique faite pour danser, mais pour écouter : le public s'assoit et se concentre. Des morceaux comme Ko-Ko ou A Night in Tunisia incarnent cette rupture. Pour Charlie Parker, le jazz se divise désormais en un avant et un après. C'est dans le quintette de Parker que débute un très jeune trompettiste de dix-neuf ans, fraîchement arrivé de l'Illinois : Miles Davis.Le souffle du cool jazz
À la fin des années 1940, Miles Davis prend ses distances avec la frénésie du be-bop. Avec l'arrangeur Gil Evans, il réunit un nonette et enregistre une série de séances qui paraîtront sous le titre Birth of the Cool. La musique y est plus douce, plus aérée, les sonorités plus rondes, les arrangements soignés. C'est l'acte de naissance du cool jazz, un courant qui va prospérer surtout sur la côte ouest des États-Unis. Des musiciens comme le trompettiste Chet Baker, le saxophoniste Gerry Mulligan ou le pianiste Dave Brubeck en deviennent les visages. Avec son célèbre Take Five, le quartet de Brubeck prouvera qu'un jazz raffiné peut aussi rencontrer un large public.Le hard bop, retour aux racines
Le cool jazz n'a pas le dernier mot. Au milieu des années 1950, une partie des musiciens, souvent afro-américains et installés sur la côte est, ramène le jazz vers ses sources : le blues, le gospel, le groove. C'est le hard bop, plus charnel, plus rythmé, plus chaud. Le batteur Art Blakey et ses Jazz Messengers en font une véritable école, d'où sortiront des générations de solistes. Le pianiste Horace Silver, le trompettiste Clifford Brown ou le saxophoniste Sonny Rollins comptent parmi les grands noms de ce courant. Le hard bop redonne au jazz une énergie immédiate, sans rien céder de l'exigence héritée du be-bop.1959, l'année charnière : le jazz modal
L'année 1959 est l'une des plus fécondes de l'histoire du jazz. C'est l'année où Miles Davis enregistre Kind of Blue, qui deviendra l'album de jazz le plus vendu de tous les temps. Davis y réunit un sextet d'exception, avec notamment les saxophonistes John Coltrane et Cannonball Adderley, et le pianiste Bill Evans. Surtout, il y applique une idée neuve : l'improvisation modale. Jusque-là, les solistes improvisaient sur des grilles d'accords qui défilaient rapidement. Le jazz modal propose au contraire d'improviser sur des modes, des échelles tenues longtemps, ce qui laisse au soliste un espace mélodique bien plus vaste et apaisé. Le morceau So What incarne cette respiration nouvelle. La même année 1959 voit aussi paraître Time Out de Dave Brubeck, Mingus Ah Um de Charles Mingus et The Shape of Jazz to Come d'Ornette Coleman, qui annonce déjà la rupture suivante.John Coltrane, la quête sans fin
John Coltrane a longtemps cheminé dans l'ombre des géants. Il joue auprès de Miles Davis à deux reprises dans les années 1950, et cette expérience le transforme. Au tournant des années 1960, il vole de ses propres ailes. Son album Giant Steps déploie une science harmonique vertigineuse, tandis que sa relecture de My Favorite Things, au saxophone soprano, devient un tube inattendu. Coltrane forme alors son quartet historique, avec le pianiste McCoy Tyner, le contrebassiste Jimmy Garrison et le batteur Elvin Jones. En décembre 1964, ce quartet enregistre A Love Supreme, suite en quatre parties conçue comme une prière, un sommet de spiritualité et d'intensité. Coltrane pousse ensuite sa recherche vers le free jazz, une musique d'une liberté radicale, libérée des contraintes d'accords et de tempo, ouverte par Ornette Coleman et explorée aussi par Cecil Taylor ou Albert Ayler. Coltrane meurt en 1967, à quarante ans seulement, en pleine ascension créative, laissant une œuvre dont chaque album semblait repousser une frontière.En vidéo : « So What », manifeste du jazz modal
Difficile de mieux résumer la révolution modale qu'en écoutant le morceau d'ouverture de Kind of Blue. So What déroule, sur deux modes seulement, l'un des thèmes les plus célèbres du jazz.Paris, capitale du jazz
L'histoire du jazz moderne ne se joue pas qu'aux États-Unis. La France, et Paris en particulier, a tenu un rôle d'accueil décisif. Dès l'après-guerre, le clarinettiste et saxophoniste Sidney Bechet connaît dans l'Hexagone une popularité immense, au point de s'y installer. D'autres musiciens américains, comme le pianiste Bud Powell ou le batteur Kenny Clarke, l'un des inventeurs du be-bop, s'établissent durablement à Paris, où les clubs de Saint-Germain-des-Prés font vivre la musique chaque nuit. L'écrivain Boris Vian, lui-même trompettiste et critique, incarne cette effervescence parisienne. En 1957, de passage à Paris, Miles Davis improvise en direct la bande originale du film Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle : preuve que la capitale française était bien un foyer du jazz moderne, et pas seulement un lieu de tournée.Un héritage toujours vivant
À la fin des années 1960, Miles Davis ouvre une nouvelle porte avec le jazz fusion, mariant le jazz aux instruments électriques et au rock. Il ne cessera de se réinventer jusqu'à sa mort, en 1991. L'onde de choc du jazz moderne dépasse largement le genre lui-même : ses harmonies, son sens de l'improvisation et sa liberté ont irrigué la soul, le rock, puis le hip-hop, dont de nombreux producteurs ont samplé les disques des années 1950 et 1960. Soixante ans après Kind of Blue, le be-bop, le cool, le hard bop et le modal restent enseignés, rejoués et réinventés sur toutes les scènes du monde. Le double centenaire de 2026 ne célèbre donc pas une musique de musée, mais un langage toujours vivant. Pour aller plus loin : le récit du jazz moderne sur le blog de TSF Jazz ( https://www.tsfjazz.com/jazznews/jazz-blog/le-roman-du-jazz-3eme-epoque-les-modernes ), le dossier de France Musique sur Charlie Parker et le be-bop ( https://www.francemusique.fr/emissions/charlie-parker-a-100-ans/charlie-parker-a-100-ans-bebop-or-not-be-1948-49-85207 ) et l'article de la Maison du Jazz sur la naissance du be-bop ( https://www.maisondujazz.org/le-bebop-comment-charlie-parker-et-dizzy-gillespie-ont-revolutionne-le-jazz-moderne/ ).Foire aux questions
Qu'est-ce que le jazz moderne ?
Le jazz moderne désigne les courants nés à partir des années 1940, par rupture avec le swing : le be-bop d'abord, puis le cool jazz, le hard bop, le jazz modal et le free jazz. Il fait du jazz une musique d'écoute exigeante plutôt qu'une musique de danse.Pourquoi 2026 est-elle une année spéciale pour le jazz ?
Parce que 2026 marque le centenaire de la naissance de deux figures majeures du jazz moderne, Miles Davis et John Coltrane, tous deux nés en 1926. Plusieurs événements, dont la Fête de la Musique, leur rendent hommage.Qu'est-ce que le be-bop ?
Le be-bop est le premier style du jazz moderne, apparu dans les clubs de Harlem au début des années 1940. Porté par Charlie Parker et Dizzy Gillespie, il se caractérise par des tempos rapides, des harmonies complexes et une improvisation virtuose.Quel est l'album de jazz le plus célèbre de Miles Davis ?
Kind of Blue, enregistré en 1959, est considéré comme l'album de jazz le plus vendu et le plus influent de l'histoire. Il a popularisé le jazz modal, fondé sur l'improvisation à partir d'échelles plutôt que de grilles d'accords.Quel rôle Paris a-t-elle joué dans le jazz moderne ?
Paris a accueilli de nombreux jazzmen américains, de Sidney Bechet à Kenny Clarke, et ses clubs de Saint-Germain-des-Prés ont fait vivre la musique chaque nuit. Miles Davis y a improvisé en 1957 la bande originale du film Ascenseur pour l'échafaud.
C&M · 23/05/2026
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