Aux origines : Salut les copains, une émission qui devient un mouvement (1959-1962)
Le mouvement yéyé prend racine dans une émission de radio. Le 4 octobre 1959, Europe 1 diffuse pour la première fois Salut les copains, programme conçu par Jean Frydman et animé par Daniel Filipacchi et Frank Ténot. La grille de l'émission, diffusée chaque soir en semaine de 17 h à 19 h, mélange chansons américaines (rock 'n' roll d'Elvis Presley, Chuck Berry, Buddy Holly), interviews d'artistes, dédicaces et messages d'auditeurs. L'audience explose : en 1962, l'émission rassemble jusqu'à six millions d'auditeurs. Le succès tient à un constat sociologique nouveau. Pour la première fois dans l'histoire française, les 15-25 ans constituent un public économiquement autonome, capable d'acheter des disques, des magazines et des places de concert avec leur argent de poche. La France de la fin des années 1950 sort de la guerre d'Algérie, entre dans les Trente Glorieuses, et les adolescents disposent d'un pouvoir d'achat encore modeste mais cumulatif. Daniel Filipacchi, photographe et journaliste, comprend qu'il y a là un marché à structurer. En juillet 1962, il lance le magazine papier Salut les copains, premier titre de presse français exclusivement consacré à la jeunesse et à ses musiques. Le mot « yéyé » lui-même vient de l'onomatopée « yeah ! yeah ! » qui ponctue les refrains des chansons américaines de l'époque. La presse française francise l'expression. Au début des années 1960, le terme « yéyé » désigne d'abord les artistes français qui reprennent les standards anglo-saxons, puis, par extension, toute la mouvance jeune et joyeuse qui s'installe entre 1960 et 1968.Sylvie, France, Sheila, Françoise : les quatre figures fondatrices
Sylvie Vartan apparaît dans le paysage musical en mars 1962 avec « Quand le film est triste », adaptation française du titre américain « Sad Movies (Make Me Cry) ». Née à Iskretz, en Bulgarie, en 1944, fille d'un attaché d'ambassade arrivé à Paris en 1952, elle a 17 ans lorsqu'elle enregistre son premier 45 tours. Son timbre clair, sa silhouette athlétique et sa capacité à passer du twist à la ballade en font l'archétype de l'idole yéyé. Son mariage avec Johnny Hallyday, le 12 avril 1965, est diffusé à la une de tous les magazines de jeunesse. France Gall, fille du parolier Robert Gall, débute en 1963 avec « Ne sois pas si bête ». Sa rencontre avec Serge Gainsbourg en 1964 marque un tournant : le compositeur, qui voit en elle une « baby pop » au potentiel inexploité, lui écrit « N'écoute pas les idoles » puis « Poupée de cire, poupée de son », titre qui remporte l'Eurovision 1965 pour le Luxembourg. Gainsbourg pousse l'ambiguïté plus loin en 1966 avec « Les Sucettes », chanson au double sens grivois que France Gall, alors âgée de 18 ans, interprète sans comprendre la portée des paroles. L'épisode marquera durablement l'artiste. Annie Chancel, née en 1945 à Créteil, devient Sheila à 16 ans grâce à Claude Carrère, producteur ambitieux qui croit au mélange country-rock à la française. Son premier 45 tours, « L'école est finie », sort en février 1963. Le titre, écrit par Carrère lui-même et André Salvet sur une musique d'inspiration américaine, s'installe à la première place du hit-parade pendant six semaines. Sheila incarne la fille proprette, sans cigarette ni mini-jupe, idéale pour rassurer les parents tout en parlant aux adolescentes. Sa carrière s'étalera jusqu'aux années disco avec « Spacer » en 1979. Françoise Hardy enfin se distingue dès le départ par sa singularité : guitariste, auteure-compositrice (rareté absolue pour une jeune femme à l'époque), elle écrit elle-même « Tous les garçons et les filles » sortie en juin 1962. Le titre, mélancolique, presque triste, contraste avec l'optimisme général du mouvement et impose Hardy comme la figure « intellectuelle » du yéyé. Son influence dépasse vite les frontières : Bob Dylan lui dédie un poème dans les notes de son album Another Side of Bob Dylan en 1964, Mick Jagger la cite comme une influence majeure, et la presse anglaise la surnomme « the yé-yé queen ».Les garçons : Hallyday, Mitchell, Anthony, Dutronc
Côté masculin, Johnny Hallyday domine sans partage le mouvement à partir de 1960. Né Jean-Philippe Smet en 1943, il enregistre « T'aimer follement » à 17 ans et explose en 1961 avec « Souvenirs, souvenirs ». Sa voix puissante, son physique d'idole, sa capacité à reprendre Elvis Presley et Eddie Cochran en français font de lui le seul yéyé qui survivra commercialement aux années 1970. Eddy Mitchell, leader des Chaussettes Noires, apporte une couleur rock'n'roll plus authentique avec « Daniela » en 1961 puis poursuivra une longue carrière solo de crooner. Richard Anthony incarne l'autre versant, plus mélodique et international : ses adaptations « J'entends siffler le train » (reprise de « 500 Miles ») et « Et j'entends siffler le train » écoulent plusieurs millions d'exemplaires en 1962-1963. Frank Alamo, plus tardif et discret, marque le mouvement avec « Da Dou Ron Ron » en 1963. Mais c'est Jacques Dutronc, à partir de 1966, qui apporte la rupture : avec « Les Cactus », « Les Playboys » et « Et moi, et moi, et moi », Dutronc introduit une ironie distanciée, presque rock anglais, qui prépare le mouvement à sa propre obsolescence.Le concert de la Nation : 22 juin 1963, apogée et basculement
Le concert de la place de la Nation reste l'événement fondateur et terminal du yéyé tout à la fois. Organisé par Daniel Filipacchi pour fêter le premier anniversaire du magazine Salut les copains, il est annoncé comme un « rassemblement entre amis », gratuit et sans réservation. La police prévoit 15 000 spectateurs : 150 000 à 200 000 finissent par converger. Les artistes, prévus pour des passages de quinze minutes, ne peuvent pas tous monter sur scène faute de pouvoir traverser la foule. Les barrières cèdent, des dizaines de blessés légers, quelques bris de vitrines. L'événement laisse les institutions françaises en état de choc. Edgar Morin publie son article dans Le Monde le 7 juillet 1963, dans lequel il analyse le phénomène yéyé comme l'émergence d'une « classe d'âge » dotée d'une culture autonome, distincte de celle des parents. L'expression « yéyé » entre dans le langage courant. La presse de gauche s'inquiète d'une jeunesse dépolitisée, occupée à danser plutôt qu'à militer. La presse de droite y voit un signe de décadence morale. Aucun camp ne mesure encore que ces mêmes adolescents, cinq ans plus tard, descendront sur les barricades de mai 1968 avec d'autres slogans.L'écosystème industriel : disques, magazines, télévision
Le yéyé n'aurait pas existé sans une industrie qui se mit en place très vite. Du côté discographique, Philips, Vogue, Barclay et Pathé-Marconi se livrent une concurrence féroce pour signer les jeunes idoles. Le 45 tours, format introduit en France en 1949 mais popularisé au tournant des années 1960, devient le support central de la consommation adolescente : 1 à 2 millions d'exemplaires pour les plus gros succès, prix accessible (autour de 8 francs, équivalent à 10 € actuels), durée courte qui invite à la rotation rapide. Le mensuel Salut les copains tire à plus d'un million d'exemplaires en 1964, suivi par Mademoiselle Âge tendre, Bonjour les amis et Nous les garçons et les filles. À la télévision, l'émission Âge tendre et tête de bois (présentée par Albert Raisner sur la première chaîne entre 1961 et 1965) et Discorama (Denise Glaser, 1959-1975) offrent une vitrine régulière aux artistes. Le yéyé invente le système de promotion croisée — émission radio, disque, magazine papier, télévision — qui structurera l'industrie musicale française jusqu'à l'arrivée de MTV dans les années 1980.Le déclin : 1966-1968, l'arrivée du rock progressif et de Mai 68
À partir de 1966, le yéyé entre dans une zone de turbulences. La sortie de Rubber Soul des Beatles en décembre 1965, puis de Revolver l'été suivant, change l'horizon musical de la jeunesse : on attend désormais des chansons des contenus plus complexes, des arrangements plus riches, des paroles plus engagées. Les Rolling Stones tournent en France en avril 1966 dans un mini-scandale. Les Pink Floyd, Soft Machine et Frank Zappa arrivent en 1967. Le yéyé français, modèle d'adaptation prêt-à-chanter, paraît brusquement daté. Jacques Dutronc, Polnareff, Antoine et Nino Ferrer amorcent une transition. Polnareff sort « La poupée qui fait non » en 1966, premier titre où la jeune chanson française assume une véritable ambition mélodique. Antoine balance « Les Élucubrations » en juillet 1966, hymne contestataire qui annonce déjà mai 68. Serge Gainsbourg, qui s'était mis à l'écriture de chansons yéyé pour gagner sa vie, retourne au jazz et publie en 1968 son premier album conceptuel, Initials BB. Quand surgissent les barricades du Quartier Latin en mai 1968, le yéyé est déjà mort comme mouvement structurant — il survit comme nostalgie et comme matrice.L'héritage : ce que le yéyé a légué à la chanson française
Cinquante-cinq ans plus tard, l'héritage du yéyé reste considérable. Sur le plan musical, le mouvement a francisé le rock'n'roll américain et créé un modèle d'adaptation qui se prolonge jusqu'à Stromae, Aya Nakamura et Pomme : importer une matrice anglo-saxonne, lui ajouter une couleur française, l'adresser à une jeunesse autonome. Sur le plan industriel, il a inventé la promotion croisée multi-canaux qui structure encore l'industrie aujourd'hui. Sur le plan symbolique enfin, il a inscrit dans le paysage l'idée que la culture jeune est une culture à part entière, légitime et économiquement souveraine. Plusieurs des grandes voix yéyé ont traversé les décennies. Sylvie Vartan, 81 ans en 2026, donne ce soir même une masterclass au Palais des Congrès de Paris. Françoise Hardy nous a quittés en juin 2024 mais son influence reste audible chez des artistes comme Clara Luciani, Lou Doillon ou Juniore. Sheila s'est reconvertie dans le disco puis dans la production musicale et reste l'une des artistes les plus capées du patrimoine national. France Gall, disparue en 2018, a livré l'œuvre la plus complète, avec Michel Berger, de la chanson française des années 1980. Jacques Dutronc enfin demeure une figure tutélaire, accordant des entretiens rares et tournant occasionnellement en duo avec son fils Thomas.Foire aux questions
D'où vient exactement le mot « yéyé » ?
Le mot vient de l'onomatopée « yeah ! yeah ! » qui ponctue les refrains des chansons américaines des années 1950 et 1960, en particulier celles d'Elvis Presley, Chuck Berry et plus tard des Beatles (« She Loves You, yeah, yeah, yeah »). Le sociologue Edgar Morin popularise le terme dans Le Monde en juillet 1963 pour désigner la nouvelle jeunesse française qui consomme cette musique. L'expression devient un nom commun en quelques mois.Quels sont les titres yéyé les plus emblématiques ?
Plusieurs morceaux dépassent le statut de simple succès commercial pour incarner toute une époque : « L'école est finie » de Sheila (1963), « Tous les garçons et les filles » de Françoise Hardy (1962), « Poupée de cire, poupée de son » de France Gall (1965), « Souvenirs, souvenirs » de Johnny Hallyday (1961), « La plus belle pour aller danser » de Sylvie Vartan (1964), « J'entends siffler le train » de Richard Anthony (1962) et « Les Élucubrations » d'Antoine (1966) figurent dans toutes les anthologies du mouvement.Combien d'artistes peut-on classer dans le yéyé ?
L'anthologie de référence Génération Salut les copains recense environ 80 artistes principaux et plus de 300 figures secondaires. Le mouvement combine plusieurs cercles : les idoles majeures (Hallyday, Vartan, Sheila, Gall, Hardy, Mitchell, Anthony), les groupes (Chats Sauvages, Chaussettes Noires, Compagnons de la chanson), les chanteurs internationaux adoptés (Petula Clark, Dalida en transition), et les passeurs qui ont écrit pour eux (Gainsbourg, Lucien Morisse, Claude Carrère, Lee Hallyday).Le yéyé a-t-il existé hors de France ?
Oui, dans plusieurs pays latins. En Espagne, le mouvement yéyé connaît un grand succès avec Concha Velasco, Massiel et le groupe Los Bravos. En Italie, des artistes comme Rita Pavone et Gianni Morandi incarnent un équivalent local. Au Japon, le terme « eleki » désigne un mouvement parallèle. Mais la version française du yéyé reste la plus visible et celle qui a structuré le marketing musical jeunesse à l'échelle mondiale.Pourquoi le yéyé s'est-il éteint si rapidement ?
Trois facteurs ont précipité le déclin du yéyé entre 1966 et 1968. D'abord l'évolution musicale anglo-saxonne (Beatles période Sgt. Pepper's, Rolling Stones, Bob Dylan) qui rend l'esthétique yéyé soudainement datée. Ensuite la politisation de la jeunesse occidentale, qui réclame des chansons à message plutôt que des refrains festifs. Enfin l'évolution des artistes eux-mêmes — Gainsbourg, Polnareff, Dutronc, Antoine, Nougaro — qui inventent une nouvelle chanson française plus exigeante. Mai 1968 acte la rupture symbolique : la chanson engagée prend le relais.Pour aller plus loin
- Article de référence : [Wikipédia francophone - Yé-yé](https://fr.wikipedia.org/wiki/Y%C3%A9-y%C3%A9)
- Archives radio : [Émission Salut les copains sur Europe 1](https://www.europe1.fr/emissions/70-ans-deurope-1/21-juin-1963-ce-concert-europe-1-qui-attire-150000-personnes-238411)
- Ressource patrimoniale : [Salut les Copains - Site associatif](https://salutlescopains.legtux.org/)
- Documentaire : [« Génération Salut les Copains » - Europe 1](https://www.europe1.fr/culture/generation-salut-les-copains-les-stars-des-yeyes-racontent-leurs-annees-60-dans-un-documentaire-3927455)
C&M · 12/05/2026
— fin de l'article —
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