09/05/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 09/05/2026 histoires-musique Paris
histoires-musique · Grand format

Histoire des musiques de film françaises : de Maurice Jarre à Alexandre Desplat, soixante-dix ans d'orchestrations sous les projecteurs

Histoire des musiques de film françaises : de Maurice Jarre à Alexandre Desplat, soixante-dix ans d'orchestrations sous les projecteurs
Quand on dresse la liste des compositeurs français à avoir remporté un Oscar de la meilleure musique originale, le palmarès est saisissant : Maurice Jarre (trois fois), Michel Legrand (trois fois), Francis Lai, Georges Delerue, Gabriel Yared, Ludovic Bource, Alexandre Desplat (deux fois). Aucun autre pays non anglo-saxon ne peut afficher pareille moisson sur soixante-dix ans. Cette « école française » de la musique de film n'est pourtant pas un hasard : elle s'est construite sur quatre générations, à travers des dialogues constants entre conservatoires nationaux, jazz parisien, comédie populaire et avant-garde new-yorkaise. Voici son histoire.

1945-1958 : la matrice du cinéma de papa et l'héritage Joseph Kosma

À la sortie de la guerre, le cinéma français produit en moyenne cent vingt longs-métrages par an. La musique de film y tient une place subordonnée mais reconnue : on commande des partitions à Joseph Kosma, ancien pianiste de Bertolt Brecht à Berlin, naturalisé français, qui livre les bandes originales des Visiteurs du soir (1942), des Enfants du paradis (1945) et de la totalité de la filmographie de Marcel Carné. Maurice Thiriet, Georges Auric (membre du Groupe des Six), Jean Wiener, Jacques Ibert et Joseph Kosma forment alors le carré historique du métier. L'esthétique de cette période est néo-romantique et orchestrale : grand orchestre symphonique, leitmotivs en hommage à Wagner, références aux mélodies françaises de Fauré et Duparc. La musique sert à enrober l'image, à signaler les émotions, à clore les scènes par des cadences conclusives — une grammaire qui sera radicalement contestée par la génération suivante. C'est aussi pendant cette période que se forment, au Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSM), les compositeurs qui allaient révolutionner le métier dans les années 60. Maurice Jarre, né à Lyon en 1924, étudie la composition et la direction d'orchestre. Michel Legrand, fils du chef d'orchestre Raymond Legrand, intègre le CNSM à dix ans et y croise Nadia Boulanger, qui deviendra son professeur. Georges Delerue, né à Roubaix en 1925, étudie la composition avec Darius Milhaud.

1959-1969 : la Nouvelle Vague casse les codes (Delerue, Legrand, Jarre)

L'irruption de la Nouvelle Vague — Truffaut, Godard, Resnais, Rohmer, Chabrol, Malle — entre 1958 et 1962 bouleverse les rapports entre image et musique. Trois principes nouveaux émergent : la musique peut être absente sur de longues séquences, elle doit pouvoir se passer de l'orchestre symphonique au profit du jazz ou de la chanson populaire, elle doit dialoguer avec le scénario plutôt que le commenter. Georges Delerue devient le compositeur attitré de François Truffaut : Tirez sur le pianiste (1960), Jules et Jim (1961), L'Amour à 20 ans (1962), La Peau douce (1964), Vivement dimanche ! (1983). Sa partition pour Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963), enregistrée par un quintette à cordes en deux heures dans un studio parisien, deviendra l'une des bandes originales les plus citées du cinéma mondial — un thème de huit mesures, repris d'Henri Sauguet, qui dit à lui seul l'incommunicabilité du couple Bardot-Piccoli. Michel Legrand, déjà reconnu comme arrangeur jazz pour Miles Davis (l'album Legrand Jazz, 1958), accède à la musique de film par le biais de Jacques Demy. Lola (1961), Les Parapluies de Cherbourg (1964) et Les Demoiselles de Rochefort (1967) inventent un langage inédit : la comédie musicale française intégralement chantée, où la moindre réplique du quotidien (« je vais à la pharmacie ») se trouve déclamée sur des harmonies jazz raffinées. Les Parapluies remporte la Palme d'or à Cannes ; Legrand reçoit son premier Oscar en 1969 pour la chanson « Windmills of Your Mind » de L'Affaire Thomas Crown. Maurice Jarre, lui, s'expatrie. Repéré en 1961 par le producteur américain Sam Spiegel pour Lawrence d'Arabie de David Lean, il livre une partition orchestrale d'une heure trente, mêlée de leitmotivs arabes et d'une fanfare de cor anglais, qui lui vaut son premier Oscar en 1963. Il enchaîne avec Le Docteur Jivago (1965, deuxième Oscar, et le célèbre « Lara's Theme » à la balalaïka) puis La Route des Indes (1984, troisième Oscar). Jarre devient le premier compositeur français à s'installer durablement à Hollywood, ouvrant une voie que quarante ans plus tard emprunteront Yared puis Desplat.

1970-1985 : Cosma, Sarde et la diversification des styles

Les années 70 voient le cinéma français se segmenter en deux pôles : la comédie populaire (Yves Robert, Gérard Oury, Claude Zidi, Francis Veber, Patrice Leconte) et le drame d'auteur (Sautet, Téchiné, Pialat, Truffaut, Tavernier). À chaque pôle son compositeur de référence. Vladimir Cosma, né en Roumanie en 1940 et arrivé à Paris en 1963, devient l'incontournable de la comédie. Ses partitions pour Le Grand Blond avec une chaussure noire (1972, Yves Robert), La Boum (1980, Claude Pinoteau, avec « Reality » écrite avec Richard Sanderson), Les Aventures de Rabbi Jacob (1973, Gérard Oury), Le Père Noël est une ordure (1982), Les Sous-doués (1980) et Diva (1981, Jean-Jacques Beineix, qui lui vaut son premier César de la meilleure musique en 1982) imposent un style mélodique reconnaissable au premier accord. Cosma reçoit un second César pour Le Bal (1984), élu meilleur film aux Oscars la même année. Philippe Sarde, né à Neuilly en 1948, prend la voie symétrique. Repéré par Claude Sautet en 1969 alors qu'il a dix-huit ans, il signe la musique des Choses de la vie (1970), première partition d'une collaboration de vingt-cinq ans et onze films avec le réalisateur. Sa filmographie compte plus de deux cents partitions, dont Tess (Roman Polanski, 1979, nomination aux Oscars), Le Locataire (Polanski, 1976), Quest for Fire (Jean-Jacques Annaud, 1981, BAFTA de la meilleure musique), Le Choix des armes (Alain Corneau, 1981), Barocco (André Téchiné, 1976, César de la meilleure musique), L'Ours (Annaud, 1988). Sarde travaille presque exclusivement à Londres avec le London Symphony Orchestra. Georges Delerue, lui, traverse les années 70 entre France et Hollywood. Il décroche en 1980 l'Oscar de la meilleure musique originale pour A Little Romance de George Roy Hill — première statuette pour un compositeur français depuis Jarre. Il s'installe définitivement en Californie en 1984 et travaille jusqu'à sa mort en 1992 sur des productions américaines, tout en revenant régulièrement composer pour Truffaut puis pour Bertrand Tavernier.

1986-1999 : Yared, Serra et le retour de la France à Hollywood

Au milieu des années 80, deux compositeurs renouvellent l'école française : Gabriel Yared et Eric Serra. Yared, libanais d'origine arrivé à Paris en 1969, fait ses premières armes avec Jean-Luc Godard (Sauve qui peut (la vie), 1980) puis avec Jean-Jacques Beineix (37°2 le matin, 1986). Sa carrière bascule en 1996 avec The English Patient d'Anthony Minghella, dont la partition lui vaut l'Oscar, le Golden Globe, le BAFTA et le Grammy de la meilleure musique de film — quadruplé jamais réalisé par un compositeur français. Yared enchaîne avec The Talented Mr. Ripley (1999), Cold Mountain (2003) et participe à plus de soixante films internationaux. Eric Serra, né à Saint-Mandé en 1959, devient l'alter ego musical de Luc Besson. De Subway (1985) à Lucy (2014), en passant par Le Grand Bleu (1988, avec son thème éternel pour Mayol), Léon (1994), Le Cinquième Élément (1997, dans laquelle on trouve l'aria spectaculaire chantée par Inva Mula) et plus récemment Anna (2019), Serra impose une électronique mélodique pop, à mi-chemin entre Vangelis et Hans Zimmer. Le Cinquième Élément reste l'une des bandes originales les plus vendues de l'histoire du cinéma français. À la marge, Bruno Coulais (Microcosmos, 1996, César ; Les Choristes, 2004, deuxième César et nomination à l'Oscar) et Jean-Claude Petit (Cyrano de Bergerac, 1990, César) continuent l'école orchestrale héritée de Delerue, tandis qu'à Hollywood Patrick Doyle, Howard Shore et James Horner imposent un nouveau standard symphonique qui obligera la génération suivante à se réinventer.

2000-2025 : l'ère Desplat, Ronan, Bource — la France revient au sommet

Alexandre Desplat, né à Paris en 1961 d'une mère grecque et d'un père français, se forme à la composition en autodidacte avant d'enchaîner les bandes originales pour le cinéma français des années 90 (Un héros très discret, 1996 ; Les Marmottes, 1993 ; La Fille de d'Artagnan, 1994). Son envol international se produit en 2003 avec Girl with a Pearl Earring de Peter Webber, puis avec The Queen (2006, première nomination aux Oscars). Suit une filmographie hollywoodienne dense : The Curious Case of Benjamin Button (2008), Harry Potter and the Deathly Hallows (2010-2011), Argo (2012), Zero Dark Thirty (2012), The King's Speech (2010), The Imitation Game (2014). Son premier Oscar arrive en 2015 pour The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, son deuxième en 2018 pour The Shape of Water de Guillermo del Toro. Desplat compose en moyenne cinq partitions par an et dirige fréquemment lui-même son orchestre. Autour de Desplat, une génération s'affirme. Ludovic Bource gagne l'Oscar 2012 pour The Artist de Michel Hazanavicius — film muet en noir et blanc dont la partition fonctionne comme dialogue principal. Ronan Maillard, Daniel Pemberton (anglo-français) et Alexandre Azaria s'imposent dans le polar et la série télévisée. Yann Tiersen, depuis Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain (2001) et son piano lunaire, conserve une identité à part — plus proche du musicien indépendant que du compositeur d'orchestre — tout en restant l'une des bandes originales françaises les plus reprises par les conservatoires du monde entier.

2026 : où en est l'école française aujourd'hui ?

Aux Oscars 2026, deux compositeurs français figuraient parmi les nommés pour la meilleure musique originale : Alexandre Desplat (pour le dernier Wes Anderson) et la jeune Anna Drubich, franco-russe formée au CNSM. Aux Césars de la même année, le César de la meilleure musique a été attribué à Rone (Erwan Castex, par ailleurs producteur électronique installé chez InFiné) pour la bande originale de La Vache au-dessus de l'eau, confirmant l'arrivée massive des compositeurs issus de la scène électro dans le métier — phénomène déjà sensible avec Olivier Marguerit (alias O), Para One, Flemming Berg ou Pierre Desprats. Le métier change. La commande hollywoodienne reste centrale (Desplat compose chez Netflix, Apple TV+ et Universal), mais la production française se diversifie : musique de série télévisée pour France Télévisions, podcasts narratifs, jeux vidéo (Quantic Dream à Paris, Dontnod, Don't Nod), mode défilé chez Vuitton, Hermès et Saint Laurent. Les écoles spécialisées (Berklee Valencia, Conservatoire de Lyon, Pôle Sup'93) forment chaque année une cinquantaine de jeunes compositeurs, dont une dizaine accède à des contrats internationaux dans les cinq ans. Sur le plan esthétique, l'héritage Delerue-Legrand reste une référence — Desplat l'a souvent reconnu — mais la grammaire actuelle intègre nativement les outils numériques : sound design, drones, traitements granulaires, voix samplées. Hans Zimmer et son écurie Remote Control Productions à Santa Monica restent le concurrent structurel de l'école française, mais les césars et les nominations aux Oscars de la décennie 2015-2025 montrent que Paris demeure une place forte de la composition à l'image, plus de soixante-dix ans après Joseph Kosma.

FAQ — L'école française de la musique de film

Combien de compositeurs français ont remporté l'Oscar de la meilleure musique originale ?
Sept compositeurs : Maurice Jarre (3 oscars), Michel Legrand (3 oscars dont 1 pour la chanson), Francis Lai, Georges Delerue, Gabriel Yared, Ludovic Bource et Alexandre Desplat (2 oscars). Total cumulé : douze statuettes. Qui est le compositeur français le plus prolifique ?
Michel Legrand, avec plus de 200 bandes originales et 250 albums tous genres confondus jusqu'à sa mort en 2019. Vladimir Cosma le suit de près avec environ 250 partitions de cinéma, et Philippe Sarde dépasse également les 200. Quelle est la bande originale française la plus connue à l'international ?
Difficile à trancher. « Les Parapluies de Cherbourg » (Legrand, 1964), « Le Mépris » (Delerue, 1963), « Le Grand Bleu » (Eric Serra, 1988) et « Amélie Poulain » (Yann Tiersen, 2001) sont régulièrement cités comme les quatre plus universellement reconnues. Existe-t-il une école française d'écriture pour le cinéma ?
Oui, transmise principalement au Conservatoire national supérieur de musique de Paris (CNSM), au Pôle Sup'93 et au Conservatoire de Lyon, avec une attention particulière à l'orchestration mélodique, l'écriture de leitmotivs courts et l'intégration du jazz — héritage direct de Legrand et Delerue. Qui sont les compositeurs français à suivre en 2026 ?
Anna Drubich, Rone, Olivier Marguerit (O), Pierre Desprats, Para One, Pablo Pico, Flemming Berg, Audrey Ismaël et Mathieu Lamboley figurent parmi les noms les plus actifs et primés sur la scène française et internationale actuelle.

Aller plus loin

C&M · 09/05/2026 — fin de l'article — #HISTOI