## Acte I — Aux origines : un chant qui n'a pas de date
On ne sait pas exactement quand est née la polyphonie corse. Les textes les plus anciens qui en parlent remontent au XVe siècle, mais les ethnomusicologues s'accordent à penser qu'elle préexiste largement aux premières mentions écrites. Comme tous les chants insulaires, elle a vécu des siècles dans l'oralité, sans partition, transmise de génération en génération dans les familles, dans les confréries religieuses, sur les routes de la transhumance. Trois traditions principales coexistent. Le chant liturgique, hérité de la liturgie catholique romaine et grégorienne mais retravaillé selon une structure polyphonique typiquement corse, se chante encore aujourd'hui pendant la Semaine Sainte dans des dizaines de villages. Le chant profane, plus libre, accompagne les fêtes, les veillées, le travail aux champs et les enterrements. Et le chant de bergerie, pratiqué dans les transhumances entre la plaine et la montagne, mêle improvisation et formules figées.### La paghjella : trois voix, une mémoire
La forme la plus connue, et la plus codifiée, s'appelle « paghjella ». Elle réunit trois registres vocaux qui entrent toujours dans le même ordre. « A segonda », la voix du milieu, ouvre le chant, pose la mélodie principale et donne le ton. « U bassu » suit, accompagne et soutient. « A terza », enfin, la voix la plus haute, brode et orne au-dessus des deux autres. Le tout se chante a cappella, sans aucun instrument, et fait un usage caractéristique de l'écho : les chanteurs choisissent souvent des églises ou des places de village voûtées qui prolongent les voix de plusieurs secondes. Chaque village a sa manière. La paghjella de Sermano, de Tagliu, de Rusiu, de Pigna ou de Bustanico ne sonne pas pareil. Les ornements, les attaques, le placement des voix changent. Pendant des siècles, ces variations ont fait office de signature : un connaisseur reconnaissait le village d'origine d'un chanteur à sa façon de tenir une note ou d'attaquer un mot.## Acte II — Le silence qui faillit tout emporter (1870-1970)
La polyphonie corse n'a pas toujours eu le destin glorieux qu'on lui prête aujourd'hui. À partir des années 1870, plusieurs phénomènes conjugués manquent de la faire disparaître. L'exode rural massif vers le continent et les colonies, qui vide les villages de l'intérieur. La Première Guerre mondiale, qui décime une génération de jeunes hommes — la Corse est l'un des départements français qui a perdu la plus grande proportion de mobilisés. La pression de l'école républicaine en faveur du français au détriment du corse. Et l'arrivée du phonographe puis de la radio, qui imposent des esthétiques venues d'ailleurs. Vers 1960, dans la plupart des villages corses, plus personne ne chante en polyphonie. Quelques bergers, quelques anciens, quelques confréries religieuses entretiennent une mémoire à laquelle plus personne ne s'intéresse. Le chant disparaît à la même vitesse que la langue corse, qui passe sous les 50 % de locuteurs en moins d'une génération.## Acte III — Le riacquistu : reconquérir ce qui s'efface (1970-1990)
Le réveil vient des années 1970, dans le contexte de ce que les Corses appellent le « riacquistu » — la reconquête. Reconquête de la langue, de la terre, de la mémoire. Une génération de jeunes intellectuels, militants, musiciens, décide qu'on ne peut pas refonder une identité corse contemporaine sans repartir des chants. Ils sillonnent les villages, magnétophone à l'épaule, enregistrent les derniers anciens, retranscrivent ce qui peut l'être, et fondent des groupes pour faire revivre le répertoire. Parmi ces pionniers, deux noms reviennent toujours. Le groupe Canta u Populu Corsu, fondé en 1973 par Petru Guelfucci et plusieurs camarades, mêle chant traditionnel et chansons engagées en faveur de la culture corse. Et l'ethnomusicologue Ghjuliu Bernardini, instituteur dans la région du Boziu, passe vingt ans à noter, enregistrer et archiver les chants des anciens des villages voisins, dont beaucoup mourront dans les années qui suivent. Ses cassettes, conservées dans les armoires familiales, alimenteront une partie du répertoire que reprendront ses fils.### A Filetta, le chant comme méditation
Fondé en 1978 dans la microrégion de Calvi, le groupe A Filetta — « la fougère » — pousse l'exploration vocale dans une direction quasi spirituelle. Sous la direction artistique de Jean-Claude Acquaviva, il collabore avec des compositeurs contemporains (Bruno Coulais notamment, pour la bande originale du film « Le Peuple migrateur »), des metteurs en scène de théâtre, des chorégraphes. Leur approche est moins folklorique que celle des autres groupes : ils traitent la polyphonie comme un langage musical à part entière, capable d'écrire de la musique nouvelle plutôt que de seulement reprendre l'ancienne.## Acte IV — I Muvrini, ou l'irruption sur le continent (1980-2000)
Pendant qu'A Filetta explore, deux frères — Jean-François et Alain Bernardini, fils du musicologue mentionné plus haut — fondent en 1979 un groupe appelé « I Muvrini » (les mouflons, du nom du mouton sauvage qui vit dans les montagnes de l'île). Leur projet est différent. Faire entendre la polyphonie corse à un public continental qui ne sait pas qu'elle existe. Ils mêlent les chants traditionnels à des compositions originales, à des reprises de chansons engagées, à des collaborations avec des artistes de variété (Sting, Patrick Bruel, Stephan Eicher). Le pari réussit au-delà de tout ce qui était espéré. À partir de l'album « Curagiu » (1995) puis « Pulifunie » (1998), I Muvrini remplit les Zéniths, joue à Bercy, écoule plusieurs millions de disques. Pour beaucoup de Français, c'est par eux qu'arrive la première rencontre avec la polyphonie corse. Ce succès massif divise pourtant les puristes : certains reprochent au groupe d'avoir lissé le répertoire pour le rendre digeste, d'autres lui sont reconnaissants d'avoir évité l'oubli total. Trente ans après, le débat reste ouvert — et c'est probablement le meilleur signe de vitalité d'une tradition que d'avoir des héritiers qui se disputent.## Acte V — UNESCO 2009 et après : un patrimoine en sursis
En octobre 2009, l'UNESCO inscrit le « cantu in paghjella profane et liturgique de Corse de tradition orale » sur la Liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. Cette inscription, obtenue après un dossier monté pendant cinq ans par l'association A Filetta et le Centre d'art polyphonique, n'est pas un satisfecit : c'est un signal d'alerte. La polyphonie corse vit, mais elle vit fragilement, portée par une centaine de chanteurs réguliers à peine. L'inscription a permis trois avancées concrètes. La création du Centre d'Art Polyphonique en Corse, qui forme, archive et soutient les groupes et les transmissions individuelles. Le développement d'ateliers de paghjella dans les écoles primaires de l'île. Et la mise en place, en 2024, d'un diplôme universitaire de trois ans à l'Università di Corsica pour former les futurs enseignants de musique traditionnelle. Pour la première fois depuis un siècle, la transmission cesse d'être uniquement familiale pour devenir aussi institutionnelle.### Une scène vivante : qui chante aujourd'hui ?
Au-delà des grands ensembles installés (A Filetta, Tavagna, L'Alba, Caramusa, Meridianu, Voce di Corsica), une nouvelle génération s'est levée. Les groupes Barbara Furtuna, Alte Voce, Diana di l'Alba, Cinqui Sò, et Madricale (mixte, ce qui était impensable il y a trente ans) tournent régulièrement sur le continent. Plus jeunes encore, les ensembles a cappella féminins comme Soledonna ou Le Madame ouvrent un espace que les codes traditionnels excluaient des paghjelle masculines. Les festivals construisent l'année. Les Rencontres polyphoniques de Calvi, en septembre, et les Rencontres polyphoniques de Pigna restent les rendez-vous historiques, où l'on entend aussi bien des chants des polyphonies géorgiennes que de la corale sarde, de la polyphonie albanaise ou des chants pygmées Aka du Centrafrique. Le festival Salvezza, plus récent, défend une vision plus contemporaine du chant. Et les fêtes patronales des villages de l'intérieur (Sermanu en septembre, Rusiu et Tagliu en juillet) restent les meilleurs lieux pour entendre la paghjella dans son environnement d'origine, avec un public qui connaît les paroles et chante parfois avec les solistes.## Acte VI — Pourquoi continuer d'écouter
On peut résumer l'enjeu en une phrase. La polyphonie corse n'a pas survécu pour devenir un objet de musée — elle a survécu pour rester une pratique. Trois hommes qui chantent ensemble dans une église désaffectée du Boziu, un soir de novembre, sans micro, sans public, parce qu'on les a invités à chanter pour les morts du village : c'est la forme la plus pure du genre, et c'est celle dont les disques les plus brillants ne donnent qu'un reflet partiel. Pour qui découvre, le meilleur point d'entrée reste un concert vivant. À défaut, l'écoute des albums « Una tarra ci hè » d'A Filetta (1996), « Mediterraneo » d'I Muvrini (2002) ou « In Cantu » de Tavagna (2008) donne une idée juste — à condition d'éteindre tout le reste, et de laisser la pièce respirer. Et de comprendre, en arrière-plan, qu'on n'écoute pas seulement de la musique : on écoute une mémoire qui a failli s'éteindre, et qui a choisi de continuer.## Questions fréquentes
### Qu'est-ce qu'une paghjella exactement ?
C'est une forme de chant polyphonique corse à trois voix masculines : « a segonda » (qui ouvre et porte la mélodie), « u bassu » (qui soutient) et « a terza » (qui orne au-dessus). Elle se chante a cappella, dans un acoustique long (église, place voûtée), et fait un usage typique de l'écho. Elle est inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO depuis 2009.### Quelle est la différence entre A Filetta et I Muvrini ?
A Filetta (fondé en 1978 à Calvi) est un ensemble d'art polyphonique, qui mêle chant traditionnel et collaborations contemporaines (cinéma, théâtre, danse). I Muvrini (fondé en 1979 dans le Boziu) est un groupe qui a popularisé la polyphonie corse à grande échelle sur le continent, avec un répertoire mêlé de variété et de chant traditionnel. Les deux coexistent et se respectent, malgré des choix esthétiques très différents.### Peut-on apprendre la polyphonie corse sans être Corse ?
Oui. Le Centre d'Art Polyphonique en Corse (Pigna) propose des stages d'été ouverts à tous, plusieurs ensembles continentaux organisent des ateliers (notamment à Paris et Marseille), et le diplôme universitaire de l'Università di Corsica accepte des candidats non-corsophones. La maîtrise de la langue corse n'est pas un prérequis absolu, mais elle aide considérablement à entrer dans le répertoire.### Quels disques pour découvrir ?
« Una tarra ci hè » d'A Filetta (1996) reste un classique d'introduction. Pour la version la plus accessible, « Curagiu » d'I Muvrini (1995). Pour la tradition pure, l'enregistrement de référence est « Polyphonies corses » par les anciens du village de Sermanu, publié par Le Chant du Monde dans les années 1980 et réédité depuis. L'album « In Cantu » de Tavagna est aussi recommandé.### Où entendre de la polyphonie corse en concert ?
En Corse, les Rencontres polyphoniques de Calvi (septembre) et de Pigna restent les références. Les fêtes patronales des villages du Boziu (Sermanu, Tagliu, Rusiu) en septembre offrent l'expérience la plus authentique. Sur le continent, A Filetta et I Muvrini tournent régulièrement, et plusieurs festivals de musiques sacrées (Sylvanès, Maguelone) programment des ensembles corses chaque année.## Sources et ressources
- UNESCO — Cantu in paghjella, fiche officielle
- Wikipédia — Paghjella
- Site officiel I Muvrini
- Musicologie.org — Sauvegarde de la polyphonie corse
- Art & Âme Corse — Histoire de la chanson corse
C&M · 28/04/2026
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