27/04/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 27/04/2026 Culture musicale Paris
Culture musicale · Grand format

Histoire du raï en France : un siècle d'audace, de Cheb Khaled à la nouvelle scène franco-algérienne

Pendant longtemps, le raï a été la musique qu'on n'écoutait pas dans les salons. Trop populaire, trop sensuel, trop scandaleux, trop arabe, trop déclassé : à chaque époque, ses détracteurs ont trouvé une raison de le tenir à distance. Et pourtant, du cabaret oranais de 1925 au tube planétaire « Aïcha » de 1996, des cassettes vendues à la sauvette boulevard Barbès aux festivals nationaux des années 2010, le raï s'est imposé comme l'un des récits musicaux les plus singuliers du XXe siècle français. C'est l'histoire d'un genre venu de la marge — sociale, géographique, linguistique — qui a fini par redéfinir le centre. En cinq actes, voici comment.

## Acte I — Naissance dans les caves d'Oran (1920-1962)

Le mot « raï » signifie en arabe oranais « avis » ou « opinion ». Au début du XXe siècle, dans les bordels et les cabarets d'Oran et Sidi Bel Abbès, des chanteuses appelées « cheikhates » — Cheikha Rimitti, Cheikha El Wachma, Cheikha Yamna — improvisent en arabe dialectal des couplets sur l'amour, l'alcool, la faim, les hommes infidèles, le malheur de vivre. Elles s'accompagnent d'un gasba (flûte) et d'un guellal (tambour). Cette musique n'a aucune existence officielle : elle est jouée pour des publics d'ouvriers, de prostituées, de marins, de soldats français en garnison. Cheikha Rimitti, née Saadia Bedief en 1923 à Tessala, devient la figure-mère du genre. Sa carrière démarre à 14 ans, dans les cafés-concerts où elle chante pour quelques pièces. Dans l'Algérie coloniale, sa musique est tolérée tant qu'elle reste cantonnée aux marges, mais une partie de la bourgeoisie algéroise et de l'élite religieuse la méprise ouvertement. Les enregistrements 78 tours circulent à partir des années 1950, mais peu sortent du Maghreb. Quand la guerre d'Algérie éclate, les artistes raï continuent de chanter — souvent en clandestinité, parfois en exil. La radio Alger émet quelques séances mais le raï reste pour le pouvoir colonial une musique « primitive », pour le FLN une musique « bourgeoise ». Étrangement, ces deux jugements opposés ont la même conséquence : le raï survit en marge, sans soutien institutionnel, ce qui le sauve d'être dénaturé par la pression politique.

## Acte II — La cassette, le port de Marseille et l'arrivée en France (1962-1985)

Après l'indépendance en 1962, l'arrivée massive de travailleurs algériens en France — notamment dans la région marseillaise et en région parisienne — transporte avec elle ce répertoire. Pendant vingt ans, le raï vit dans les bagages, dans les cassettes audio piratées, dans les mariages, les baptêmes, les fêtes communautaires de La Goutte d'Or, des Minguettes, du Vieux-Port. Aucune radio française ne le diffuse, aucune maison de disque ne s'y intéresse. Le tournant se joue dans les années 1980, à deux niveaux. À Oran, l'arrivée des synthétiseurs Casio et Yamaha modernise radicalement le son : Cheb Hasni, Cheb Khaled, Cheb Sahraoui, Chaba Fadela inventent ce qu'on appellera bientôt le « pop raï ». Les cassettes de mariage explosent en ventes au Maghreb (jusqu'à 100 000 copies pour les têtes d'affiche), et passent les frontières dans les valises des familles qui rentrent en France l'été. En janvier 1986, Bobigny accueille le premier festival raï organisé hors du Maghreb. Trois mille personnes, dix-huit artistes, deux soirs. Le journaliste Bouziane Daoudi, alors à *Libération*, le décrit comme « le moment où la France a découvert qu'elle écoutait du raï depuis dix ans sans le savoir ». La presse spécialisée rock — *Best*, *Rock & Folk*, *Les Inrocks* — se met à le couvrir. Barclay signe Cheb Khaled. La machine est lancée.

## Acte III — L'âge d'or (1992-2003)

L'année 1992 est celle de la bascule. Khaled, désormais sans le « Cheb », sort son album éponyme produit par Don Was. Le single « Didi », chanté en arabe dialectal, entre dans le Top 50 français. C'est la première fois qu'un titre intégralement chanté en arabe atteint un tel niveau. La presse parle de « miracle commercial ». Mais c'est en 1996 que tout bascule définitivement, avec « Aïcha », signé par Jean-Jacques Goldman, mêlant français et arabe. Le titre devient l'un des plus grands tubes francophones de la décennie et s'exporte dans 30 pays. Cheb Mami, lui, suit une trajectoire parallèle. Installé à Paris dès 1985, il sort *Saïda* (1994) puis *Meli Meli* (1999). En 2000, il chante « Desert Rose » avec Sting, titre qui le propulse aux Grammys et le révèle au public anglo-saxon. C'est sans doute, à ce moment, le plus important croisement entre raï et pop occidentale. Faudel — le « petit prince du raï » — est encore plus jeune. Né à Mantes-la-Jolie en 1978, formé dans les fêtes de quartier, il sort *Baïda* en 1997. L'année suivante, le 26 septembre 1998, il monte sur scène à Bercy aux côtés de Khaled et Rachid Taha pour le concert *1, 2, 3 Soleils*. Treize chansons en commun, un album live, un succès phénoménal qui se vend à plus d'un million d'exemplaires. C'est l'apogée symbolique du raï français. [Le clip d'« Aïcha » de Khaled](https://www.youtube.com/watch?v=tnGlDSBRRzc) À la même période, des compilations comme *Raï N'B Fever* (lancée en 2004 par Sofiane Pondichery et Big Ali) hybrident le raï avec le R&B américain et le rap français. Tunisiano, La Fouine, Magic System, 113, Diam's, Wallen, Reda Taliani : la scène urbaine s'empare du genre. Pour la première fois, le raï n'est plus seulement écouté par la diaspora maghrébine — il devient le terrain de croisements qui touchent toute la jeunesse française.

## Acte IV — L'éclipse et les fissures (2003-2015)

Le 2 août 2003, Cheb Hasni — déjà assassiné en 1994 à Oran par des extrémistes — voit son fantôme planer sur la scène raï quand Cheb Mami est mêlé à une affaire judiciaire grave en France. La condamnation, en 2009, pour avoir tenté de forcer son ex-compagne à avorter, fracture la communauté et écorne durablement l'image du genre. Faudel se met en retrait. Khaled, après *Liberté* (2009), espace ses sorties. La machine commerciale ralentit. Parallèlement, le marché du disque s'effondre. Les compilations Raï N'B Fever atteignent leur dernier volume en 2012. Les programmateurs radio délaissent le genre au profit du rap. Aucune nouvelle figure ne réussit à émerger à la place de l'ancienne génération. Pendant une décennie, le raï disparaît presque des grandes scènes françaises, alors qu'il continue de prospérer au Maghreb et chez la jeunesse maghrébine. Cette période est aussi celle où certains chercheurs et journalistes — Hadj Miliani, Rabah Mezouane, Bouziane Daoudi — prennent le temps d'historiciser le genre. Plusieurs documentaires (*El Gusto*, *Cheikha Rimitti, l'écorchée vive*) sortent. Le raï entre dans les universités, dans les programmes de France Culture, dans les expositions de l'Institut du monde arabe. Il devient « patrimoine » au moment même où il quitte les ondes.

## Acte V — La nouvelle vague et la consécration UNESCO (2015-2026)

À partir de 2015, le raï reprend de la vigueur, mais transformé. DJ Snake, né William Sami Étienne Grigahcine de père algérien, sample des classiques du raï (« Magenta Riddim », « Bambounou », des collaborations avec Cheb Khaled). Soolking, né en Algérie installé en région parisienne, mêle raï, dancehall et rap dans « Guerilla » (2018, 600 millions de vues sur YouTube) puis « Suavemente » (2019). Reda Taliani, ZAH, Hamouda, Lamine Diamond, Zako, Aymen Serhani : une génération entière reprend les codes du genre tout en l'hybridant avec le R&B contemporain et l'afrobeats. En 2022, l'UNESCO inscrit le raï sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. C'est la reconnaissance officielle d'un genre que ses propres terres natales avaient longtemps boudé. À Paris, le festival Marsatac à Marseille, le Solidays, le Cabaret Sauvage et l'Institut du monde arabe programment régulièrement la nouvelle vague. Khaled, qui a quitté la France pour Luxembourg en 2010, fait un retour scénique remarqué en 2024 lors d'un concert au Stade Vélodrome à Marseille (45 000 personnes). En 2026, le raï n'est plus marginal mais il a renoncé à être mainstream pour mieux durer. Les radios spécialisées (Beur FM, Radio Orient), les playlists Spotify thématiques, les soirées clubs de Marseille à Lille font tourner un répertoire qui s'étire désormais sur cent ans. Cheikha Rimitti est morte en 2006 à Paris, mais ses chansons résonnent toujours en sample dans les morceaux de Soolking et de Lartiste. Le raï a survécu à l'oubli, à la condamnation morale, à la disparition de ses figures, et il a survécu en intégrant le grand récit musical français — pas comme un genre étranger toléré, mais comme un genre français de plein droit.

## FAQ

**Le raï est-il une musique algérienne ou française ?** Les deux à la fois. Né en Algérie, il s'est en grande partie écrit en France, où vivait la majorité de ses producteurs, de ses arrangeurs et d'une bonne moitié de ses publics dès les années 1980. Aujourd'hui, le raï est inscrit au patrimoine immatériel de l'humanité par l'UNESCO comme genre algérien, mais sa branche française est inséparable du récit. **Pourquoi parle-t-on de « cheb » et de « cheikha » ?** « Cheb » signifie « jeune » en arabe ; « cheikha » signifie « la maîtresse, la chef ». Les artistes adoptent ces titres pour se différencier de la génération précédente : les premiers sont les « cheikhs » (les anciens), les seconds sont les « chebs » (la nouvelle vague des années 1980). **Quels sont les cinq albums incontournables pour découvrir le raï ?** *Khaled* (Khaled, 1992), *Sahra* (Khaled, 1996), *Meli Meli* (Cheb Mami, 1999), *Baïda* (Faudel, 1997), et la compilation *1, 2, 3 Soleils* (1998). Pour la nouvelle vague : *Fruit du démon* (Soolking, 2018). **Quelle est la différence entre raï et chaâbi ?** Le chaâbi est une musique populaire algéroise, urbaine, à base de mandole et de derbouka, plutôt mélancolique et lyrique. Le raï est oranais, souvent dansant, avec un héritage de musique de cabaret. Ils partagent un terrain commun — la musique populaire algérienne — mais leurs codes esthétiques sont distincts. **Y a-t-il encore des artistes raï émergents en France en 2026 ?** Oui, mais souvent à la frontière de plusieurs genres. Lartiste, Aymen Serhani, Hamouda, Zako, ou plus underground Lamine Diamond et la scène franco-marocaine de Toulouse. Le terme « raï pur » s'est dilué dans une génération qui assume des hybridations multiples.

## Sources et liens

  • - [Universal Music — page artiste Khaled](https://www.universalmusic.fr/artistes/20000129953)
  • - [Universal Music — page artiste Faudel](https://www.universalmusic.fr/artistes/20000286139)
  • - [Wikipedia — Cheb Mami](https://en.wikipedia.org/wiki/Cheb_Mami)
  • - [Wikipedia — Khaled (chanteur)](https://fr.wikipedia.org/wiki/Khaled_(chanteur))
  • - [Views.fr — Raï N'B Fever, 20 ans d'héritage](https://views.fr/blogs/stories/rai-n-b-fever-20-ans-d-heritage)
C&M · 27/04/2026 — fin de l'article — #HISTOI