2026-05-27 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 2026-05-27 histoires-musique Paris
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Histoire du yéyé : Salut les copains, Place de la Nation et l'âge d'or de la jeunesse française (1959-1966)

Le 22 juin 1963, 200 000 jeunes occupent la place de la Nation pour le premier anniversaire de Salut les copains. Récit de six ans qui ont fait basculer la chanson française et inventé une jeunesse.

Histoire du yéyé : Salut les copains, Place de la Nation et l'âge d'or de la jeunesse française (1959-1966)
Le 22 juin 1963, entre 150 000 et 200 000 jeunes occupent la place de la Nation à Paris pour célébrer le premier anniversaire d'une émission de radio diffusée chaque jour de 17 heures à 19 heures sur Europe 1. Sur scène, Danyel Gérard, Les Chats Sauvages, Sylvie Vartan, Frank Alamo, Les Chaussettes Noires, et en clôture Johnny Hallyday. Personne n'a jamais convoqué une telle foule de moins de vingt ans dans la capitale. Le concert se termine dans une demi-émeute : voitures retournées, vitrines brisées, charges de CRS. Quelques jours plus tard, dans Le Monde, le sociologue Edgar Morin baptise ces adolescents les yéyés — un nom qui restera et qui résume six ans d'une révolution culturelle qu'aucun adulte n'avait vue venir. Cet article retrace l'histoire du mouvement yéyé, de la création de Salut les copains en 1959 à son essoufflement en 1966, en passant par la nuit de la Nation, l'invention d'une presse jeune et la naissance d'une économie discographique qui transformera la chanson française pour toujours.

1959-1962 : la radio invente une jeunesse

Tout commence en septembre 1959 à Europe 1, station privée créée cinq ans plus tôt et qui cherche à se distinguer des chaînes d'État. Frank Ténot, jazzman et journaliste, propose à Daniel Filipacchi, photographe reconverti à la radio, une émission quotidienne consacrée au rock'n'roll américain et à ses imitations françaises. Le programme s'appelle Salut les copains, par référence à un morceau de Gilbert Bécaud. Diffusé de 17 h à 19 h, il occupe précisément le créneau où les lycéens rentrent chez eux. Aucun adulte n'écoute, et c'est le but : Salut les copains s'adresse aux 14-19 ans sans l'intermédiaire de leurs parents. Filipacchi et Ténot programment Elvis Presley, Buddy Holly, Chuck Berry, mais aussi des jeunes Français qui copient le format américain — Johnny Hallyday, dix-sept ans à ses débuts, présenté comme la révélation de l'année 1960. La station enregistre un succès d'audience inédit : trois millions d'auditeurs quotidiens en 1961, six millions en 1963. La presse traditionnelle, classique et bourgeoise, méprise le phénomène. Personne ne prévoit ce qui va suivre.

Juin 1962 : un magazine pour prolonger la radio

Filipacchi et son associé Jean Frydman lancent en juin 1962 un magazine éponyme, Salut les copains, qui transpose l'esprit de l'émission sur papier. Format à l'américaine, photos en gros plan, interviews intimes, posters détachables — l'objet est conçu pour être affiché dans une chambre d'adolescent. Le premier numéro tire à 100 000 exemplaires. Le quatrième dépasse le million. À la fin de 1962, Salut les copains est le magazine le plus vendu de France, toutes catégories confondues. Il deviendra à son sommet un mensuel à 1,5 million d'exemplaires, lu en moyenne par cinq personnes — soit une portée de sept millions de lecteurs réguliers. Cette double présence, radio et magazine, créée une bulle culturelle inédite. Les artistes promus par Filipacchi sortent leurs disques chez Philips, Barclay ou Pathé, qui multiplient les chiffres de vente par dix en deux ans. Le 33 tours, jusque-là instrument de la chanson adulte et du classique, est concurrencé par le 45 tours EP — quatre titres, pochette en couleur, prix réduit — qui devient le format de référence du yéyé.

Les figures : Johnny, Sylvie, Françoise, France, Sheila, Claude

Johnny Hallyday incarne le rock français à lui seul. Né Jean-Philippe Smet en 1943, il enregistre son premier disque en 1960 (T'aimer follement, adaptation de Makin' Love de Floyd Robinson), passe à l'Olympia en 1961 et 1962, et devient à 20 ans la première star de Salut les copains. Sa rencontre avec Sylvie Vartan, le 18 décembre 1961 dans les studios de la télévision, marque le début du couple emblématique de l'époque. Ils se marieront le 12 avril 1965 à la mairie de Loconville, dans l'Oise. Sylvie Vartan, née en Bulgarie en 1944, débute en 1961 par une reprise de Panne d'essence en duo avec son frère Eddie Vartan. Sa voix claire, son physique blond et sa diction parfaite en font la première vraie star féminine du yéyé, capable de tenir l'Olympia trois semaines de suite dès 1963. Françoise Hardy, plus discrète et plus littéraire, signe en 1962 Tous les garçons et les filles, énorme succès qui se vend à deux millions d'exemplaires. Elle représente l'aile mélancolique du mouvement, écrit ses propres textes, et sera plus tard adoubée par Mick Jagger comme « la femme idéale ». France Gall, fille de l'auteur Robert Gall, démarre en 1963 à seize ans et gagnera l'Eurovision 1965 avec Poupée de cire, poupée de son, écrit par Serge Gainsbourg. La rencontre Gainsbourg-Gall annonce déjà la fin du yéyé pur — un travail sur le texte, l'ironie, le double sens — qui sortira définitivement la chanson de l'imitation américaine. Sheila incarne la version populaire du mouvement : L'École est finie sort en 1962, suivi de Vous les copains, je ne vous oublierai jamais en 1964. Elle vendra plus de 85 millions de disques dans sa carrière. Claude François, enfin, démarre comme batteur, signe Belles, belles, belles en 1962 (adaptation des Everly Brothers), et invente avec ses Claudettes le show à l'américaine qui survivra au yéyé.

22 juin 1963 : la nuit de la Nation

Pour fêter le premier anniversaire du magazine, Filipacchi imagine un concert gratuit place de la Nation, un samedi soir d'été. Il prévoit 25 000 personnes. La RATP estime à 150 000 le nombre de jeunes qui sortent du métro entre 19 h et 22 h. La radio diffuse en direct depuis la scène. Johnny clôt le concert à minuit. Les CRS chargent à plusieurs reprises, des voitures sont retournées, six commerces de la place ont leurs vitrines brisées, on dénombre 240 arrestations et 80 blessés légers. Le lendemain, la presse adulte est consternée. Le Figaro titre « les barbares ont envahi Paris ». Edgar Morin, dans Le Monde du 6 juillet 1963, publie sa fameuse chronique : il analyse la « classe d'âge » comme un acteur social autonome, dont la culture, les codes et l'économie se construisent en dehors des adultes. Il invente l'expression « les yé-yé », tirée des onomatopées qui ponctuent les refrains rock. Le mot s'imposera, jusqu'à devenir rétrospectivement le nom du mouvement entier.

1963-1965 : âge d'or et internationalisation

Entre 1963 et 1965, le yéyé atteint son sommet économique. Les ventes de 45 tours en France passent de 8 millions d'unités en 1960 à 30 millions en 1964. Les studios de la rue Magellan (Pathé) et de la rue de Sèvres (Barclay) tournent à plein régime. Les émissions de télévision Âge Tendre et Tête de Bois (créée en 1961 par Albert Raisner) puis Discorama deviennent les vitrines obligées de tous les artistes. Le mouvement s'exporte en Belgique, en Italie (où il fusionne avec le filone musicarello), en Espagne sous le franquisme finissant, et au Québec via la « chanson yé-yé québécoise » des Sultans, des Classels et de Michèle Richard. Cette internationalisation francophone, sans précédent, prépare l'industrie discographique francophone telle qu'elle existera jusqu'aux années 1990.

1966 : la fin annoncée

Le yéyé meurt de trois coups portés en moins de dix-huit mois. D'abord, l'arrivée des Beatles à l'Olympia en janvier 1964 montre qu'on peut écrire ses propres chansons sans imiter les Américains — leçon retenue par Jacques Dutronc, Antoine, Michel Polnareff, qui transforment le format yéyé en pop d'auteur dès 1966. Ensuite, mai 1968 et son rejet de la consommation marchande condamnent l'esthétique commerciale et publicitaire qui faisait la marque du mouvement. Enfin, Serge Gainsbourg, à partir de Bonnie and Clyde (1968) avec Brigitte Bardot, démontre qu'une autre chanson française est possible — plus écrite, plus érotique, plus politique. Reste un héritage massif. La structure industrielle du disque français — labels, studios, distributeurs, presse, télévision — a été inventée par et pour le yéyé. La quasi-totalité des artistes des décennies suivantes, de Renaud à Michel Berger, du France Inter d'après 1968 au rap des années 1990, se définissent en réaction ou en filiation avec ce mouvement. Johnny Hallyday continuera à remplir les Zénith jusqu'à sa mort en 2017. Françoise Hardy enregistrera son dernier album en 2018. Sylvie Vartan tourne encore en 2026. Le yéyé n'a pas duré six ans : il dure depuis 1960.

FAQ : histoire du yéyé

D'où vient le mot « yéyé » ? Le sociologue Edgar Morin l'introduit dans Le Monde le 6 juillet 1963, par référence aux onomatopées (« yeah, yeah ») qui ponctuent les refrains de rock'n'roll américain et de leurs adaptations françaises. Le terme désigne d'abord les jeunes auditeurs, puis le mouvement musical lui-même. Quels sont les principaux artistes du yéyé ? Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, France Gall, Sheila, Claude François, Eddy Mitchell, Richard Anthony, Frank Alamo, Les Chaussettes Noires, Les Chats Sauvages, Dick Rivers, et plus tard Antoine, Jacques Dutronc et Michel Polnareff dans la phase de transition. Quand a eu lieu le concert de la place de la Nation ? Le samedi 22 juin 1963, pour le premier anniversaire du magazine Salut les copains. Entre 150 000 et 200 000 jeunes se rassemblent place de la Nation à Paris pour un concert gratuit clôturé par Johnny Hallyday. La soirée se termine par des affrontements avec les CRS. Quelle est la différence entre le yéyé et la chanson française classique ? La chanson française d'avant 1960 — Brassens, Brel, Ferré, Aznavour — s'adresse à un public adulte, met le texte au premier plan et s'écoute en salle ou en cabaret. Le yéyé importe le format radio et discographique américain, vise les 14-19 ans, privilégie la mélodie et la rythmique, et adapte massivement des standards anglo-saxons. Le yéyé existe-t-il encore aujourd'hui ? Comme mouvement, non — il s'est essoufflé entre 1966 et 1968. Comme héritage économique et culturel, oui : l'industrie discographique française, la presse musicale jeune, les formats radio et télévision de la variété tels qu'on les connaît encore en 2026, tout cela découle directement de l'invention yéyé.

Sources

Récit du concert de la Nation : franceinfo. Article encyclopédique : Wikipédia — Salut les copains. Évolution musicale 1960-2026 : chansonfrancaise.net.
C&M · 2026-05-27 — fin de l'article — #HISTOI