« Au clair de la lune » : la plus vieille voix humaine jamais entendue
Le 9 avril 1860, dans un atelier parisien, un typographe et libraire nommé Édouard-Léon Scott de Martinville actionne une machine de son invention : le phonautographe, breveté quelques années plus tôt. Le principe est simple et brutal. Un pavillon concentre les ondes sonores sur une membrane. À cette membrane est fixée une soie de sanglier. La soie gratte une feuille de papier noircie au noir de fumée, enroulée sur un cylindre que l'on fait tourner à la main. Résultat : un tracé, une sorte de sismogramme du son. Scott ne cherchait pas à reproduire le son. Il voulait l'écrire, comme la photographie écrivait la lumière — l'idée d'une « daguerréotypie de la voix ». Son appareil était incapable de rejouer quoi que ce soit, et c'est précisément pour cela que ces enregistrements sont restés muets pendant près de cent cinquante ans. En mars 2008, le collectif de chercheurs First Sounds, mené par David Giovannoni, s'associe au Lawrence Berkeley National Laboratory pour scanner à très haute résolution l'un de ces phonautogrammes conservés en France et convertir optiquement le tracé en fichier audio. Ce qui en sort tient en une vingtaine de secondes, spectral, presque étouffé : quelqu'un chante « Au clair de la lune, Pierrot répondit ». L'enregistrement précède de dix-sept ans le « Mary Had a Little Lamb » d'Edison, longtemps considéré comme le premier son capté de l'histoire. Une nuance s'impose, et elle est régulièrement rappelée par les spécialistes : Edison reste l'inventeur de la restitution sonore, ce que Scott n'a jamais su faire. Mais si l'on parle de la plus ancienne voix humaine qu'un être humain de 2026 puisse écouter, c'est bien une comptine française qui détient le titre. L'identité du chanteur n'est pas certaine ; plusieurs travaux avancent qu'il pourrait s'agir de Scott lui-même.Et Lully dans tout ça ? Une attribution qui ne tient pas
Demandez qui a composé « Au clair de la lune » : une réponse revient souvent, celle de Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique de Louis XIV. L'attribution circule depuis le XIXe siècle et s'appuie sur un air du ballet de « Cadmus et Hermione » (1673) que l'on rapproche de la mélodie. Les musicologues sont aujourd'hui très réservés. L'examen de la partition ne fournit pas d'élément probant, et aucun document d'époque ne fait le lien. En l'état des connaissances, « Au clair de la lune » est considérée comme une chanson populaire française du XVIIIe siècle, d'auteur et de compositeur inconnus, dont la mélodie comme le texte semblent plus anciens que les recueils qui la fixent. Le nom de Fabre d'Églantine, souvent cité lui aussi, relève du même flou : il est associé à des chansons du même répertoire, sans preuve pour celle-ci. Ce vide documentaire n'a rien d'exceptionnel. Les comptines appartiennent à une tradition orale : elles circulaient bien avant d'être imprimées, et l'impression n'a fait qu'arrêter arbitrairement une version parmi des dizaines. C'est aussi ce qui explique que les paroles varient d'une région à l'autre — et que certains couplets, franchement grivois, aient été discrètement rabotés avant d'entrer à l'école.« Frère Jacques » : et si c'était du Rameau ?
Voilà la découverte la plus spectaculaire de ces dernières années. La musicologue Sylvie Bouissou, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de Jean-Philippe Rameau, a mis au jour un faisceau d'indices attribuant « Frère Jacques » au compositeur des « Indes galantes ». Son enquête part d'un manuscrit de quatre-vingt-six canons conservé à la Bibliothèque nationale de France. Dans la section consacrée à « Frère Jacques », un mélomane du XVIIIe siècle, Jacques Joseph Marie Decroix — collectionneur et exécuteur testamentaire attentif à l'œuvre de Rameau — indique que le compositeur en est l'auteur. Un second document va dans le même sens : dans un exemplaire du « Diapason général de tous les instruments à vent » de Louis-Joseph Francœur (1772), violoniste de l'Opéra contemporain de Rameau, des pages manuscrites évoquent quatre canons de Rameau, dont celui-ci. Sylvie Bouissou a présenté ses conclusions dans le cadre de ses travaux sur Rameau, notamment sa biographie monumentale parue chez Fayard. Il faut toutefois rester précis sur le statut de cette attribution : elle repose sur un faisceau convergent de témoignages du XVIIIe siècle, pas sur un autographe signé. C'est une hypothèse solidement étayée, considérée comme très probable par la spécialiste, et non une certitude gravée dans le marbre. La première publication imprimée connue du canon date, elle, du début du XIXe siècle. Si l'attribution est juste, la conséquence est vertigineuse : la mélodie la plus chantée du répertoire enfantin francophone, connue en Allemagne sous le nom de « Bruder Jakob » et dans le monde anglophone sous celui de « Are You Sleeping », serait sortie de la plume de l'homme qui a écrit le « Traité de l'harmonie » et refondé la théorie musicale occidentale. Et sa forme n'a rien d'innocent : c'est un canon à quatre voix, c'est-à-dire un exercice de contrepoint déguisé en jeu de cour de récréation.« Ah ! vous dirai-je, maman » : la mélodie française qui a colonisé la planète
Celle-là, tout le monde la connaît sans savoir qu'elle est française. L'air est attesté à Paris au moins dès 1761 ; certaines sources le font remonter à une chanson pastorale anonyme des années 1740, les paroles enfantines n'ayant été greffées que plus tard. À l'origine, le texte n'a rien d'un couplet pour bambins : c'est une confidence amoureuse, une jeune fille racontant à sa mère l'embarras d'une rencontre. La mélodie devient rapidement l'un des thèmes de variations les plus prisés d'Europe après 1770. Mozart s'en empare et compose ses « Douze Variations en ut majeur K. 265/300e », probablement en 1781 à Vienne — il l'avait vraisemblablement entendue lors de son séjour parisien. Contrairement à la légende tenace, il ne l'a pas écrite à cinq ans : il en a environ vingt-cinq, et l'exercice ressemble fort à du matériel pédagogique destiné à ses élèves. Le voyage ne s'arrête pas là. La même mélodie porte aujourd'hui « Twinkle, Twinkle, Little Star », « Baa, Baa, Black Sheep » et l'« Alphabet Song » anglo-saxonne — trois chansons distinctes sur un seul air français du XVIIIe siècle. Peu de mélodies peuvent revendiquer une telle descendance.« Une souris verte » : la légende vendéenne qui ne résiste pas à l'enquête
Il existe une version très répandue sur les réseaux sociaux : « Une souris verte » raconterait en réalité le supplice d'un soldat vendéen, vêtu de vert, capturé par les républicains pendant les guerres de Vendée (1793-1795) puis plongé dans l'huile et l'eau bouillantes. Le récit est glaçant, il colle à la lettre du texte, et il est massivement partagé chaque année. Il pose pourtant un problème sérieux : rien ne l'étaye. La plus ancienne trace connue de la comptine remonte à un ouvrage publié à titre posthume en 1879, après la mort en 1876 de l'antiquaire genevois Jean-Daniel Blavignac, qui recensait les chansons enfantines de son aire linguistique. Ni lui, ni les folkloristes qui se sont penchés sur le répertoire enfantin au XIXe siècle — Eugène Rolland, Paul Sébillot — n'ont jamais fait le rapprochement avec la Vendée. Aucun document révolutionnaire, aucun témoignage d'époque ne mentionne une chanson de ce type. L'interprétation semble apparue tardivement, vraisemblablement à la fin des années 1990 ou au début des années 2000, sur des blogs et des forums. Cela ne rend pas la comptine anodine pour autant. Le texte reste étrange : on attrape un animal par la queue, on le montre à des messieurs, on le trempe dans l'huile puis dans l'eau, il devient un escargot tout chaud. Les folkloristes y voient plutôt un enchaînement de type formulette : une mécanique de rimes et de métamorphoses conçue pour la mémorisation et le plaisir du non-sens, apparentée aux comptines d'élimination. Certains rapprochements avec des chants de marins ont été proposés, sans consensus. Le mystère demeure — il n'a simplement pas besoin d'être sanglant pour être intéressant.Pourquoi ces mélodies-là traversent les siècles
Aucune de ces chansons n'a été conçue en laboratoire, et pourtant elles cochent toutes les cases de ce que la pédagogie musicale considère aujourd'hui comme optimal pour de jeunes enfants. D'abord l'ambitus : l'écart entre la note la plus grave et la plus aiguë reste étroit, généralement dans la sixte, ce qui les met à portée de voix qui n'ont pas encore de technique. Ensuite la structure : phrases courtes, répétition immédiate, symétrie question-réponse. « Frère Jacques » répète chaque cellule deux fois de suite, ce qui rend l'apprentissage quasi automatique. Enfin le rythme, calé sur la prosodie naturelle du français, syllabe par syllabe. S'y ajoute une dimension collective. Le canon de « Frère Jacques » est souvent la première expérience de polyphonie d'un enfant : chanter en gardant sa ligne pendant que le voisin en chante une autre. C'est, en miniature, tout l'enjeu de la musique d'ensemble — et c'est la raison pour laquelle ce répertoire reste au programme des écoles et des débuts d'apprentissage instrumental, du piano à la flûte à bec. Reste que ces chansons ne sont pas figées. Les versions scolaires actuelles sont des états parmi d'autres d'un texte mouvant, souvent expurgé de couplets grivois ou violents. La comptine n'est pas un objet ancien conservé sous verre : c'est un organisme vivant, qui continue de se transformer dans chaque cour de récréation.FAQ — les comptines françaises et leur histoire
Quel est le plus ancien enregistrement d'une voix humaine ?
Un extrait d'« Au clair de la lune » capté le 9 avril 1860 par Édouard-Léon Scott de Martinville sur son phonautographe. Le tracé, resté inaudible pendant près de cent cinquante ans, a été converti en son en mars 2008 par le collectif First Sounds avec le Lawrence Berkeley National Laboratory. Il précède de dix-sept ans le premier enregistrement d'Edison.Qui a composé « Frère Jacques » ?
L'auteur est resté anonyme pendant des siècles. Les travaux de la musicologue Sylvie Bouissou (CNRS) attribuent le canon à Jean-Philippe Rameau, sur la base d'un manuscrit de quatre-vingt-six canons conservé à la BnF et d'annotations du XVIIIe siècle. C'est une attribution très probable, pas une certitude documentée par un autographe.Mozart a-t-il écrit « Ah ! vous dirai-je, maman » ?
Non. La mélodie est une chanson française attestée à Paris dès 1761 au moins. Mozart, vers 1781, en a composé douze variations pour piano (K. 265/300e). Il avait alors environ vingt-cinq ans, et non cinq comme le veut la légende.« Une souris verte » parle-t-elle vraiment des guerres de Vendée ?
Rien ne le prouve. La première trace connue de la comptine date d'un ouvrage publié en 1879, et aucun folkloriste du XIXe siècle n'a établi ce lien. L'interprétation vendéenne paraît être apparue sur internet à la fin des années 1990.Pourquoi les comptines sont-elles si faciles à retenir ?
Parce qu'elles combinent un ambitus vocal réduit, des phrases courtes très répétitives, une symétrie question-réponse et un rythme calé sur la prosodie du français. Ces caractéristiques ne sont pas le fruit d'un calcul : elles ont été sélectionnées par la transmission orale, qui élimine mécaniquement ce qui se retient mal.À lire aussi sur Cœur en Musiques
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Sources
- Les phonautogrammes d’Édouard-Léon Scott de Martinville — First Sounds
- Le phonautographe de Scott de Martinville — Fondation Napoléon
- Au clair de la lune — Wikipédia
- L’auteur de « Frère Jacques » dévoilé — Radio-Canada
- Sylvie Bouissou, « Jean-Philippe Rameau, musicien des Lumières » (Fayard) — recension, Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie
- Ah ! vous dirai-je, maman — Wikipédia
- Une souris verte (chanson) — Wikipédia
C&M · 19/08/2026
— fin de l'article —
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