29/08/2026 · N° 142 · Paris
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Issue · 29/08/2026 histoires-musique Paris
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Cinq ans, onze ans, vingt-deux ans : ce qui se passe vraiment entre deux albums

Le même 28 août 2026, Angèle publiait le troisième extrait d'un album attendu depuis cinq ans et Alabama Shakes sortait un disque espéré depuis onze. Pourquoi les longues pauses discographiques sont-elles devenues la norme, et que fabriquent réellement les artistes pendant ce temps ?

Cinq ans, onze ans, vingt-deux ans : ce qui se passe vraiment entre deux albums
Le vendredi 28 août 2026 aura offert une coïncidence presque trop belle. À minuit, Angèle mettait en ligne « Une seule vie », troisième extrait d'un album qui paraîtra cinq ans après le précédent. Le même jour, Alabama Shakes publiait I Must Be Dreaming, son premier disque en plus de onze ans. Deux artistes, deux continents, deux générations — et la même question posée à leur public : pourquoi si longtemps ? La question mérite mieux qu'un haussement d'épaules sur la paresse supposée des musiciens. L'intervalle entre deux albums est l'un des indicateurs les plus révélateurs de l'état d'une industrie, et il s'est spectaculairement allongé en soixante ans. Voici ce que l'on sait de ce qui se joue pendant ces silences.

Une norme qui s'est inversée en deux générations

Dans les années 1960, la cadence normale d'un groupe sous contrat était de un à deux albums par an, singles non compris. Les contrats l'exigeaient, les studios étaient réservés à l'avance, et l'album n'était pas encore l'objet-monument qu'il deviendra : c'était un produit de flux, souvent enregistré en quelques jours entre deux tournées. Le basculement s'opère en trois temps. D'abord, la fin des années 1960 fait de l'album une œuvre à part entière, avec ce que cela suppose de temps de conception. Ensuite, les années 1980 et 1990 imposent le cycle promotionnel long : un album, quatre à six singles, deux à trois ans de tournée mondiale, puis seulement l'écriture du suivant. Enfin, l'effondrement des revenus du disque enregistré dans les années 2000 déplace le centre de gravité économique vers le concert — et un artiste en tournée n'écrit pas. Le résultat est arithmétique : quand un cycle complet occupe trois ans et que l'écriture puis l'enregistrement en demandent deux, on obtient mécaniquement cinq ans entre deux disques, sans qu'aucun drame ne soit intervenu. C'est exactement l'écart qui sépare Nonante-Cinq d'Instinct.

Cinq raisons documentées de faire attendre son public

Au-delà de cette mécanique de fond, les cas les plus spectaculaires relèvent de causes identifiables. Elles se recoupent souvent.

1. Le perfectionnisme de studio

Le cas limite reste My Bloody Valentine. Après Loveless (1991), le groupe signe chez Island Records en octobre 1992 pour une avance considérable, largement investie dans la construction d'un studio personnel. L'enregistrement du successeur commence avant la séparation du groupe en 1997, reprend en 2006 après la reformation, se poursuit après 2011 — et l'album, sobrement intitulé m b v, paraît en autoproduction le 2 février 2013, soit vingt-deux ans après. Kevin Shields n'a jamais cessé de travailler ; il n'a simplement jamais estimé avoir fini.

2. La rupture, le départ, le désintérêt

Après leur deuxième album en 1997, Portishead se met en pause : le batteur et compositeur Geoff Barrow part s'installer en Australie et se désintéresse de la musique. Les tentatives d'écriture avec le guitariste et claviériste Adrian Utley échouent. C'est la production d'un disque d'un autre groupe, The Coral, qui relance la machine ; le trio se remet au travail à Bristol avec Beth Gibbons, et Third paraît le 28 avril 2008, onze ans après. L'album quitte au passage le trip hop pour le krautrock et les bandes originales de John Carpenter — preuve que le silence n'avait pas été creux.

3. La vie, tout simplement

Kate Bush laisse douze ans entre The Red Shoes (1993) et Aerial (2005), une absence consacrée à sa famille et à l'éducation de son fils. L'anticipation devient si forte que la presse britannique publie des articles sur elle des mois, parfois des années, avant toute annonce. Le disque, un double album, se classera troisième au Royaume-Uni et entrera dans les charts de vingt-deux pays. Chez Fiona Apple, l'écart entre The Idler Wheel… (2012) et Fetch the Bolt Cutters (17 avril 2020) tient en partie au mode d'enregistrement : cinq années de captation, largement chez elle à Venice, en Californie, sur GarageBand, avec des percussions faites d'objets trouvés et des prises vocales laissées brutes faute de maîtrise du logiciel. Le résultat sera l'un des albums les mieux accueillis de la décennie.

4. Les conflits, les procédures, les drames

Les treize ans qui séparent 10,000 Days (2006) de Fear Inoculum (30 août 2019) chez Tool tiennent à un empilement de raisons créatives, personnelles et juridiques — le groupe a notamment été pris dans un long contentieux. À la sortie, l'album se hisse en tête du Billboard 200 avec plus de 270 000 unités écoulées en une semaine, et prend la première place de cinq autres classements nationaux. Alabama Shakes relève d'une histoire plus douloureuse encore. Après Sound & Color (2015), le groupe entre en pause en 2018. En 2021, le batteur Steve Johnson est arrêté et écarté de la formation ; les charges seront ensuite abandonnées, mais le groupe continuera à trois. Il faut une apparition surprise à Tuscaloosa en décembre 2024, puis une confirmation en janvier 2025 que de nouveaux morceaux sont en cours, pour que la machine reparte.

5. Le temps qu'il faut pour retrouver une raison de parler

D'Angelo aura laissé plus de quatorze ans entre Voodoo (2000) et Black Messiah, paru le 15 décembre 2014 et crédité à D'Angelo and the Vanguard. Enregistré en analogique intégral avec Questlove, Pino Palladino, Isaiah Sharkey, Roy Hargrove et Kendra Foster, l'album sort dans un contexte politique américain brûlant — et sa parution soudaine, sans campagne, en fait l'un des disques les plus commentés de l'année. Ce sera son dernier album publié de son vivant.

Le cas francophone : Stromae, Daft Punk, Angèle

La scène francophone n'échappe pas à la règle, et son exemple le plus parlant est belge. Entre Racine carrée (2013) et Multitude, paru le 4 mars 2022, Stromae aura laissé neuf ans. Le retour s'organise en deux temps : le single « Santé » le 15 octobre 2021, avec un passage au Tonight Show de Jimmy Fallon, puis l'annonce de l'album en décembre. Multitude entre directement en tête des classements en Belgique, aux Pays-Bas, en France et en Suisse. Daft Punk avait fait de même : huit ans séparent Human After All (2005) de Random Access Memories (17 mai 2013), un disque conçu à rebours des habitudes du duo, avec des musiciens jouant sur instruments acoustiques et électriques et un usage volontairement limité des machines. Le temps long y était le sujet autant que la méthode. Nous racontons cette trajectoire dans notre histoire de la French Touch. Les cinq ans d'Angèle entre Nonante-Cinq (2021) et Instinct (16 octobre 2026) se situent donc dans la fourchette basse de ces exemples. Ce qui les distingue, c'est la manière : là où Portishead ou My Bloody Valentine ont disparu sans un mot, la chanteuse belge a maintenu une présence quasi continue — apparitions en featuring, cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris en 2024, scène partagée avec Amelie Lens à Dour en 2026. Le silence discographique n'est plus un silence tout court.

Le paradoxe du streaming : plus de sorties, plus d'attente

On pourrait croire que le streaming, en supprimant les contraintes physiques de pressage et de distribution, aurait accéléré les publications. C'est vrai pour le volume global — jamais autant de titres n'ont été mis en ligne chaque jour — mais faux pour les artistes installés, dont les intervalles se sont plutôt allongés. Trois mécanismes se conjuguent. Le premier est économique : les revenus se sont déplacés vers la scène, et une tournée mondiale mobilise deux à trois ans. Le deuxième est promotionnel : la logique du New Music Friday et des playlists éditoriales suppose une campagne de singles étalée sur six à douze mois avant l'album, ce qui repousse d'autant la sortie du disque lui-même — la campagne d'Instinct, avec ses trois extraits entre février et août, en est une illustration parfaite. Le troisième est concurrentiel : sur des plateformes saturées, un album qui n'a pas été attendu passe inaperçu, et l'attente devient un actif à cultiver. Autrement dit, la longue pause n'est plus seulement subie. Elle est parfois construite. Les jeux de piste, les comptes secrets et les messages codés qui ont accompagné l'annonce d'Instinct ne sont pas des fantaisies de communicants : ce sont les outils par lesquels une artiste transforme cinq ans d'absence en cinq ans de présence.

Ce que l'attente fait à un disque

Reste la question la plus intéressante : les albums longuement attendus sont-ils meilleurs ? La réponse honnête est qu'ils sont surtout différents, et souvent mieux reçus. m b v a été classé parmi les meilleurs albums de 2013 par Pitchfork, Uncut et The Wire. Third est entré dans le top dix de plusieurs classements nationaux et a été certifié disque d'or au Royaume-Uni. Black Messiah est entré cinquième au Billboard et figure dans les bilans annuels de la critique. I Must Be Dreaming, sorti hier, affiche déjà une moyenne pondérée de 86 sur 100 sur Metacritic et de 7,4 sur 10 sur Any Decent Music, sur un nombre encore réduit de chroniques. L'explication tient sans doute moins au génie qu'à la sélection : un artiste qui met dix ans à publier ne publie que s'il pense avoir quelque chose. Les disques faibles nés d'obligations contractuelles ont, eux, tendance à sortir vite. Ce que l'attente supprime, ce n'est pas la médiocrité — c'est le remplissage. Chez Alabama Shakes, le titre choisi par Brittany Howard assume ce double tranchant : elle a expliqué que I Must Be Dreaming avait un « double sens », entre un monde devenu proprement insensé et un monde incroyablement beau, les deux sentiments coexistant. Le disque, produit avec Shawn Everett aux studios Sound Emporium et Blackbird de Nashville, a été annoncé le 7 juillet 2026 et décrit par son label comme une soul psychédélique richement texturée.

Huit disques nés d'une longue attente

  • My Bloody Valentine — m b v (2013) : 22 ans après Loveless.
  • Kate Bush — Aerial (2005) : 12 ans après The Red Shoes.
  • Fiona Apple — Fetch the Bolt Cutters (17 avril 2020) : 8 ans après The Idler Wheel….
  • D'Angelo — Black Messiah (15 décembre 2014) : plus de 14 ans après Voodoo.
  • Tool — Fear Inoculum (30 août 2019) : 13 ans après 10,000 Days.
  • Portishead — Third (28 avril 2008) : 11 ans après Portishead.
  • Alabama Shakes — I Must Be Dreaming (28 août 2026) : plus de 11 ans après Sound & Color.
  • Stromae — Multitude (4 mars 2022) : 9 ans après Racine carrée.

Questions fréquentes

Quel est le plus long intervalle entre deux albums d'un même artiste ?

Parmi les cas les plus documentés du rock contemporain, My Bloody Valentine détient un record marquant avec vingt-deux ans entre Loveless (1991) et m b v (2 février 2013). D'autres intervalles plus longs existent dans l'histoire de la musique enregistrée, mais celui-ci reste la référence habituelle pour un groupe en activité.

Pourquoi les artistes mettent-ils plus de temps qu'avant à sortir un album ?

Trois facteurs principaux : les revenus se sont déplacés du disque vers la tournée, qui mobilise deux à trois ans par cycle ; la promotion par singles successifs étale la campagne sur six à douze mois avant la sortie ; et l'abondance de l'offre en streaming rend l'attente elle-même utile, parce qu'un disque non attendu passe inaperçu.

Que font les musiciens pendant ces années de silence ?

Cela varie radicalement. Kevin Shields (My Bloody Valentine) a enregistré presque en continu pendant vingt ans. Geoff Barrow (Portishead) a quitté l'Angleterre et cessé de s'intéresser à la musique. Kate Bush a élevé son fils. Fiona Apple a enregistré chez elle pendant cinq ans sur un logiciel grand public. Le silence public ne dit rien du travail réel.

Un album très attendu se vend-il mieux ?

Pas nécessairement mieux, mais souvent plus vite et avec un meilleur accueil critique. Fear Inoculum a écoulé plus de 270 000 unités en une semaine aux États-Unis et pris la tête du Billboard 200 ; Multitude est entré numéro un dans quatre pays. En revanche, un long silence expose aussi au risque d'avoir perdu son public en route.

Le silence discographique existe-t-il encore vraiment ?

De moins en moins. Un artiste contemporain reste visible entre deux albums par des featurings, des remixes, des apparitions scéniques et une présence sur les réseaux. Angèle en offre un cas d'école : entre 2021 et 2026, elle n'a pas publié d'album mais est apparue à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Paris, sur un morceau d'Amelie Lens et en featuring chez d'autres artistes.

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Sources

C&M · 29/08/2026 — fin de l'article — #POURQU