1948-1949 : la guerre des vitesses
À la fin des années 1940, le disque, c'est le 78 tours : lourd, cassant, bruyant, à peine quelques minutes par face. En juin 1948, Columbia frappe la première en dévoilant le microsillon 33 tours un tiers : un disque de vinyle souple capable de contenir plus de vingt minutes de musique par face. Pour son grand rival RCA Victor, qui travaillait de son côté sur un nouveau format, hors de question d'adopter l'invention du concurrent. La riposte arrive quelques mois plus tard : un petit disque de 7 pouces en vinyle, tournant à 45 tours par minute, pensé pour remplacer le 78 tours chanson par chanson. La presse de l'époque baptisera l'affrontement « la guerre des vitesses » (the war of the speeds). Selon les récits des collectionneurs et les documents RCA, un premier exemplaire est pressé dès le 7 décembre 1948 — un disque pour enfants, « PeeWee the Piccolo », sur vinyle jaune. La commercialisation, elle, démarre le 31 mars 1949. Parmi les toutes premières références figure le désormais mythique « Texarkana Baby » d'Eddy Arnold, portant le numéro de catalogue RCA Victor 48-0001, pressé sur vinyle vert. Car RCA lance son format avec un argument marketing resté célèbre : un code couleur par genre musical — vert pour la country, cerise pour le rhythm and blues, jaune pour les disques d'enfants, rouge pour le classique — censé permettre d'identifier « sa » musique d'un coup d'œil. L'idée sera vite abandonnée au profit du vinyle noir, moins coûteux. La guerre, elle, s'éteint d'elle-même vers le début des années 1950, sur un partage du monde que personne n'avait planifié : au 33 tours l'album et la musique classique, au 45 tours la chanson. Le single moderne est né.Le juke-box, le gros trou et le rock'n'roll
Pourquoi ce large trou central, si différent du petit trou du 33 tours ? Il s'explique notamment par les changeurs automatiques : RCA vendait des tourne-disques dédiés capables d'empiler et d'enchaîner les disques, et le format s'est révélé idéal pour les mécanismes des juke-box, qui manipulent les disques par leur centre. Dans l'Amérique des années 1950, le juke-box devient la vitrine du 45 tours : des dizaines de titres disponibles pour une pièce, dans chaque diner et chaque bar du pays. Le timing est parfait : le rock'n'roll explose au moment précis où ce petit disque bon marché arrive dans les mains des adolescents. Elvis Presley, Chuck Berry, Little Richard : leurs succès se comptent en 45 tours vendus, et le format devient indissociable de la naissance de la culture jeune. Une chanson par face, un achat impulsif, un tube : la logique du hit-parade, qui structurera l'industrie musicale pendant un demi-siècle — jusqu'aux classements de streaming actuels —, est celle du 45 tours.L'exception française : le règne du super 45 tours
La France adopte le microsillon avec une particularité qui fera date : ici, le roi des années 1950 et 1960 n'est pas le single deux titres à l'américaine, mais le « super 45 tours », un disque de 17 centimètres à quatre titres — deux par face —, vendu sous une pochette cartonnée illustrée. Photo de l'idole en couverture, prix plus accessible que le 33 tours : le format devient l'objet totem de la génération yéyé, celle de Salut les copains, de Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy ou France Gall, dont les discographies des années 1960 s'égrènent en super 45 tours devenus pièces de collection. Ci-dessus : Johnny Hallyday interprète « Souvenirs, souvenirs » à la télévision en 1961 (archive INA). Le titre, paru en 1960, reste l'un des symboles de l'ère du super 45 tours à la française. Au fil des années 1970, le format quatre titres cède progressivement la place au simple deux titres — le « SP » —, moins cher à produire, qui portera les tubes des décennies disco et variété.Le déclin : la cassette, puis le CD deux titres
La chute est plus tardive qu'on ne le croit, mais brutale. Le 45 tours résiste à la cassette dans les années 1970 et connaît même d'immenses tirages dans les années 1980. C'est le CD qui l'achève : à la fin des années 1980 et au début des années 1990, le CD deux titres reprend exactement sa fonction — le tube à l'unité — avec les arguments de l'époque : pas d'usure, pas de retournement, lecture au laser. Les maisons de disques basculent, les presses à vinyle ferment ou se reconvertissent les unes après les autres, et le 45 tours disparaît des bacs des disquaires au cours des années 1990, ne survivant que dans les circuits collectionneurs, les juke-box d'occasion… et chez les DJ.La renaissance : le vinyle repasse devant le CD
Le retournement de situation est l'une des histoires industrielles les plus étonnantes de la musique récente. Porté par le renouveau du vinyle enclenché à la fin des années 2000 — avec notamment l'essor du Disquaire Day, déclinaison française du Record Store Day, dont les éditions spéciales en 45 tours sont devenues des objets de chasse —, le petit disque profite à plein de la vague. Selon le bilan 2025 du SNEP relayé par la presse spécialisée, le vinyle a progressé d'environ 15 % en France en 2025, à quelque 113 millions d'euros, et est repassé devant le CD en valeur pour la première fois depuis les années 1980, dans un marché total qui a dépassé le milliard d'euros. L'essentiel de ces ventes concerne certes des albums 33 tours, mais le 45 tours a retrouvé une place bien à lui : éditions limitées et colorées — clin d'œil, volontaire ou non, au code couleur RCA de 1949 —, singles collector accompagnant les sorties d'albums, rééditions de classiques et cotes parfois spectaculaires pour les pressages originaux, des super 45 tours yéyé aux raretés soul. Soixante-dix-sept ans après sa naissance, le disque qui a inventé le single est redevenu ce qu'il était au départ : un objet de désir. Et au moment même où l'industrie du streaming réinvente à sa façon l'accès au single — jusqu'à faire payer les 72 premières heures d'écoute sur certains marchés —, sa leçon reste d'actualité : une chanson, quand on la désire, a un prix.FAQ — le 45 tours en questions
Quand le 45 tours a-t-il été inventé ?
RCA Victor a commercialisé le 45 tours le 31 mars 1949 aux États-Unis, après un premier pressage de démonstration daté, selon les récits des collectionneurs, du 7 décembre 1948. Il répondait au microsillon 33 tours lancé par Columbia en juin 1948.Quel est le premier 45 tours de l'histoire ?
Le premier disque pressé serait « PeeWee the Piccolo », un disque pour enfants sur vinyle jaune (décembre 1948). Parmi les premières références commercialisées le 31 mars 1949 figure « Texarkana Baby » d'Eddy Arnold, catalogue RCA Victor 48-0001, pressé sur vinyle vert.Pourquoi le 45 tours a-t-il un gros trou central ?
Ce large trou s'explique notamment par les changeurs automatiques des tourne-disques RCA et par les mécanismes des juke-box, qui saisissent les disques par le centre. En Europe, beaucoup de 45 tours ont été pressés avec un centre sécable ou un petit trou, d'où les adaptateurs en plastique bien connus des collectionneurs.Qu'est-ce qu'un super 45 tours ?
C'est la spécialité française : un disque de 17 cm contenant quatre titres (deux par face), vendu sous pochette illustrée. Format roi des années 1950-1960 en France, il a porté toute la vague yéyé avant de céder la place au single deux titres dans les années 1970.Le 45 tours se vend-il encore aujourd'hui ?
Oui, essentiellement en éditions limitées, singles collector et rééditions, portées par le renouveau du vinyle — qui, selon le bilan 2025 du SNEP, est repassé devant le CD en valeur en France pour la première fois depuis les années 1980 — et par des événements comme le Disquaire Day.À lire aussi sur Cœur en Musiques
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Sources
- Wikipédia — Disque microsillon (33 tours Columbia 1948, 45 tours RCA 1949)
- 45cat — Eddy Arnold, « Texarkana Baby » / « Bouquet of Roses », RCA Victor 48-0001 (1949)
- « PeeWee the Piccolo », premier 45 tours pressé (décembre 1948)
- SNEP — Bilan 2025 du marché de la musique enregistrée
- Charts in France — Les 10 infos à retenir du bilan 2025 du SNEP
C&M · 20/08/2026
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