14 septembre 1984 : la nuit qui invente la compétition
Tout commence dans un théâtre de Manhattan. Le 14 septembre 1984, MTV organise la première édition de ses Video Music Awards au Radio City Music Hall, sous la houlette de Dan Aykroyd et Bette Midler, déguisés en cosmonautes assortis au trophée. Le maire de New York, Ed Koch, ouvre la soirée en rebaptisant symboliquement la salle « Video City Music Hall ». Le trophée, précisément, est un astronaute planté sur la Lune : un clin d'œil à l'une des toutes premières images diffusées par la chaîne. On l'appellera vite le « moonman ». Les clips éligibles sont ceux passés à l'antenne entre le 2 mai 1983 et le 2 mai 1984, et les lauréats sont désignés par quelque 1 500 professionnels de l'industrie du disque. Le palmarès de cette première soirée est resté célèbre pour son écart avec la mémoire collective : la vidéo de l'année ne va ni à « Thriller » de Michael Jackson ni à « Girls Just Want to Have Fun » de Cyndi Lauper — pourtant l'artiste la plus nommée, avec neuf citations — mais à « You Might Think » des Cars. L'artiste le plus récompensé de la nuit est Herbie Hancock, avec cinq trophées pour le clip de « Rockit ». Les Beatles, David Bowie et le cinéaste Richard Lester reçoivent le Video Vanguard Award ; Quincy Jones, une récompense spéciale. Et il y a Madonna. Sortie d'une pièce montée de mariage haute d'environ cinq mètres, elle interprète « Like a Virgin » dans une robe de mariée signée Maripol et une ceinture « Boy Toy ». Une chaussure glisse ; plutôt que d'interrompre, elle plonge au sol et roule sur la scène. L'incident, raconté par elle-même à Billboard bien des années plus tard, est devenu l'un des moments fondateurs de la cérémonie.1985 : Jean-Baptiste Mondino, premier Français à décrocher le moonman
Dès l'année suivante, le prix de la meilleure réalisation change de continent. D'après le palmarès de la catégorie tel qu'il est établi par MTV et repris par les bases de référence, le lauréat 1985 est Jean-Baptiste Mondino, pour « The Boys of Summer » de Don Henley — un clip en noir et blanc, tourné dans une lumière de fin d'été, qui tranche radicalement avec les couleurs saturées de l'époque. Le premier réalisateur français distingué dans cette catégorie l'est donc à la deuxième édition. Mondino, photographe de mode devenu clippeur, va enchaîner. Il réalise pour Madonna « Open Your Heart » en 1986 — la chanteuse y joue une danseuse de peep-show — puis, en 1990, « Justify My Love », tourné en noir et blanc dans un hôtel parisien. Le clip est écarté des antennes de MTV en raison de son contenu, ce qui n'empêche pas — c'est même l'inverse — qu'il devienne l'un des objets les plus commentés de la décennie. Une ironie assez parlante : le Français primé par MTV cinq ans plus tôt signe le clip que la chaîne refuse de diffuser.Les années 1990-2000 : Sednaoui, Gondry et l'école française du clip
La décennie suivante voit s'installer une génération de réalisateurs venus de la photographie, de la publicité et de la mode. Stéphane Sednaoui, photographe parisien passé aux images animées, figure parmi les nommés de la catégorie réalisation en 1996 pour « Ironic » d'Alanis Morissette ; on lui doit aussi des clips pour les Red Hot Chili Peppers, Björk ou Massive Attack. Michel Gondry, lui, occupe une place à part. Batteur d'Oui Oui devenu clippeur, il signe huit clips pour Björk, dont « Human Behaviour » (1993) et « Bachelorette » (1997), et invente au passage une grammaire visuelle — boucles, trucages artisanaux, bricolages optiques — que toute une génération copiera. Aux Video Music Awards, il apparaît notamment parmi les nommés de 2004 pour « The Hardest Button to Button » des White Stripes, avec sa batterie qui se démultiplie dans les rues de New York. Il avait auparavant reçu, en 1995, le prix du meilleur réalisateur aux MTV Europe Music Awards pour « Protection » de Massive Attack — une récompense distincte des VMA américains, mais délivrée par la même maison. Cette « école française du clip » ne s'est jamais constituée en mouvement. Elle tient plutôt à une conjonction : une tradition publicitaire et photographique forte, des écoles d'image nombreuses, et des maisons de production qui, dès les années 1980, exportent leurs réalisateurs vers Londres et Los Angeles. La conséquence est mécanique : quand un label américain cherche un regard, il en trouve souvent un à Paris.2012 : Romain Gavras remporte la meilleure réalisation pour M.I.A.
Le 6 septembre 2012, le moonman de la meilleure réalisation revient à Romain Gavras pour « Bad Girls » de M.I.A. Le clip, tourné à Ouarzazate, au Maroc, transpose les codes du clip de rap dans un désert peuplé de voitures en équilibre sur deux roues, de chevaux au galop et de conductrices voilées — une allusion assumée au mouvement pour le droit des femmes à conduire. La même année, le directeur de la photographie André Chemetoff repart avec le prix de la meilleure photographie pour le même clip. Gavras n'en est pas à son coup d'essai. Membre du collectif Kourtrajmé, il avait déjà réalisé « Stress » pour Justice en 2008, un film violent et controversé, puis « Born Free » pour M.I.A. en 2010, et « No Church in the Wild » pour Jay-Z et Kanye West. Il est ensuite passé au long métrage, avec « Le monde est à toi » puis « Athena », sélectionné en compétition à Venise en 2022. Deux ans plus tard, en 2014, le même prix récompense « Turn Down for What », réalisé par le duo américain DANIELS. Le titre, lui, est signé Lil Jon et DJ Snake — William Grigahcine, producteur français dont c'est alors le premier succès planétaire. Le trophée revient aux réalisateurs, mais le clip primé est celui d'un morceau coproduit à Paris. Il faut y ajouter, du côté francophone, la nomination du Québécois Xavier Dolan en 2016 pour « Hello » d'Adele — l'un des clips les plus vus de la décennie, tourné en partie au format IMAX dans les environs de Montréal.2026 : Surkin et Gavras referment la boucle
Quatorze ans après « Bad Girls », Romain Gavras est de retour dans la même catégorie, cette fois sous le nom de Gener8ion, le projet audiovisuel qu'il forme avec le producteur Surkin. Leur court métrage musical « STORM », avec le rappeur suédois Yung Lean, est nommé en 2026 à la vidéo de l'année, à la meilleure réalisation et à la meilleure chorégraphie — cette dernière signée du Belge Damien Jalet. La configuration est inédite : ce n'est plus un réalisateur français au service d'une star américaine, mais un projet français nommé comme artiste, en concurrence directe avec Madonna, Taylor Swift, Ariana Grande, Sabrina Carpenter et Bruno Mars. Le verdict tombera le 27 septembre 2026, au Peacock Theater de Los Angeles. Quarante ans après la robe de mariée de Madonna et la lumière blanche de Mondino, la ligne française du palmarès des VMA reste donc courte mais continue. Elle dit quelque chose de la place occupée par le clip dans la culture visuelle hexagonale : un format considéré ici comme un objet de cinéma à part entière, et pas seulement comme un outil de promotion.Questions fréquentes
Quel Français a gagné le premier moonman de la meilleure réalisation ?
Jean-Baptiste Mondino, en 1985, pour « The Boys of Summer » de Don Henley. C'était la deuxième édition des MTV Video Music Awards ; le premier lauréat de la catégorie, en 1984, était l'Américain Tim Newman pour « Sharp Dressed Man » de ZZ Top.Combien de fois Romain Gavras a-t-il été nommé aux VMA ?
Il a remporté la meilleure réalisation en 2012 pour « Bad Girls » de M.I.A. En 2026, il est de nouveau en lice sous le nom de Gener8ion, avec trois nominations pour « STORM » : vidéo de l'année, réalisation et chorégraphie.Michel Gondry a-t-il déjà remporté un VMA ?
Il figure parmi les nommés de la catégorie réalisation, notamment en 2004 pour « The Hardest Button to Button » des White Stripes, mais le palmarès de cette catégorie ne le mentionne pas comme lauréat. Il a en revanche reçu le prix du meilleur réalisateur aux MTV Europe Music Awards en 1995, pour « Protection » de Massive Attack.Pourquoi le trophée des VMA s'appelle-t-il le « moonman » ?
Parce qu'il représente un astronaute planté sur la Lune, drapeau MTV à la main : une reprise de l'une des images d'ouverture de la chaîne. Le surnom est resté, même si MTV a depuis officialisé la dénomination « Moon Person ».Quel a été le premier clip sacré vidéo de l'année ?
« You Might Think » des Cars, en 1984, devant « Thriller » de Michael Jackson et « Rockit » d'Herbie Hancock. C'est l'un des rares cas où la vidéo de l'année n'a remporté aucune autre récompense de la soirée.À lire aussi sur Cœur en Musiques
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Sources
- Wikipédia — « MTV Video Music Award for Best Direction » (palmarès complet de la catégorie)
- Wikipédia — « 1984 MTV Video Music Awards »
- Billboard — « The Real Story Behind Madonna's Iconic "Like a Virgin" Performance at the 1984 VMAs »
- Wikipédia — « Bad Girls (M.I.A. song) »
- Wikipédia — « Romain Gavras »
- Wikipédia — « Michel Gondry »
- Wikipédia — « Justify My Love »
C&M · 22/08/2026
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