Charleville, un sonnet d'octobre 1870 et un festival de rock
Le poème « Au Cabaret-Vert » appartient aux Cahiers de Douai, ensemble de textes de jeunesse composés à l'automne 1870. Il est daté d'octobre et se rattache, selon la lecture communément admise par les commentateurs, à la fugue qui mène le jeune Rimbaud de Charleville vers Douai en passant par la Belgique. L'établissement qui l'inspire est une auberge de Charleroi que les sources décrivent comme la « Maison verte », ainsi nommée parce que tout y était peint en vert, jusqu'au mobilier. Rimbaud la rebaptise « Cabaret-Vert » dans le poème. Le contexte est celui de la guerre franco-prussienne : Sedan a capitulé le 2 septembre, Charleville est proche de la zone de combats. Le sonnet, lui, ne parle que de faim, de repos et de bière. « Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines / Aux cailloux des chemins » : la fatigue d'un adolescent en fugue, transformée en quatorze alexandrins d'une simplicité désarmante. En 2005, un collectif d'Ardennais réuni au sein de l'association FLaP, créée deux ans plus tôt, lance un festival dans la ville natale du poète et lui donne ce nom. Le geste est logique : Charleville-Mézières vit avec Rimbaud, son musée, sa tombe, ses pèlerins. Il est aussi un peu ironique — un poème sur une auberge devenu la marque d'un événement qui rassemble aujourd'hui plus de cent mille personnes.Britten, Milhaud, Krása : la musique savante s'empare des « Illuminations »
Bien avant le rock, ce sont les compositeurs qui s'emparent de Rimbaud. Dès 1917, Darius Milhaud écrit ses Deux Poèmes de Rimbaud op. 45 pour voix et piano, sur « Marine » et « Aube », deux textes des Illuminations. C'est l'une des toutes premières mises en musique de Rimbaud dans le répertoire français. La rencontre majeure survient à la fin des années 1930. Benjamin Britten compose Les Illuminations (op. 18), cycle pour voix et orchestre à cordes sur dix textes du recueil — parmi lesquels « Fanfare », « Villes », « Phrase », « Antique » et « Being Beauteous ». L'œuvre est créée le 30 janvier 1940 à l'Aeolian Hall de Londres par la soprano Sophie Wyss, sa dédicataire. Elle est depuis devenue l'une des pièces les plus jouées du répertoire vocal britannique du XXᵉ siècle. Détail savoureux : c'est un compositeur anglais qui offre à Rimbaud son premier grand cycle vocal. La suite est plus sombre. En 1943, dans le ghetto de Theresienstadt, le compositeur tchèque Hans Krása écrit ses 3 Lieder nach Texten von Rimbaud pour baryton, clarinette, alto et violoncelle. Il sera assassiné à Auschwitz en octobre 1944. En 1963, l'Allemand Hans Werner Henze tire de « Being Beauteous » une cantate pour soprano colorature, harpe et quatre violoncelles, créée à Berlin en avril 1964. Rimbaud traverse ainsi tout le XXᵉ siècle savant, dans les circonstances les plus variées.Léo Ferré, ou « une forme supérieure de critique poétique »
En France, c'est Léo Ferré qui réalise la synthèse la plus aboutie entre Rimbaud et la chanson. En 1964 paraît l'album Verlaine et Rimbaud, où il met en musique une dizaine de poèmes des deux auteurs — dont « Ma Bohème », dans un arrangement qui respecte la liberté rythmique du texte au lieu de le plier à une carrure de couplet-refrain. Louis Aragon, proche de Ferré, voyait dans cette manière de traiter Verlaine et Rimbaud en couple « une forme supérieure de critique poétique » : faire entendre la complémentarité des deux poètes par la musique plutôt que par le commentaire. La formule est restée. Ferré y revient en 1982 avec Ludwig - L'Imaginaire - Le Bateau ivre, triple album où il interprète « Le Bateau ivre » dans une version qui prend la liberté de transformer les deux premières strophes en refrain répété. Il pousse l'entreprise plus loin encore en 1991 avec Une Saison en enfer : une mise en musique intégrale du texte, ambition rare dans l'histoire de la chanson française et, à ce jour, l'une des très rares versions complètes de l'œuvre. Du côté savant, Maurice Delage avait composé dès 1954 un poème symphonique sur « Le Bateau ivre », aujourd'hui peu joué.Patti Smith : un disque sorti le jour anniversaire de la mort du poète
Patti Smith est sans doute la musicienne qui a construit le plus consciemment sa démarche autour de Rimbaud. Elle découvre son œuvre en 1963, adolescente, dans une gare routière de Philadelphie, attirée par le portrait en couverture des Illuminations — celui-là même signé Étienne Carjat qui illustre cet article. Horses (1975), considéré comme l'un des disques fondateurs du punk et du rock alternatif américain, porte cette empreinte de manière explicite. La dédicace des notes de pochette — « To Arthur Rimbaud and all the images born of the sea » — ne laisse aucune ambiguïté. Smith avait demandé que le disque paraisse le 20 octobre, jour anniversaire de la naissance de Rimbaud ; une pénurie de vinyle, liée au contexte du choc pétrolier, a repoussé la sortie au 10 novembre… soit l'anniversaire de la mort du poète. Une coïncidence que la chanteuse a qualifiée de « magique ». Le morceau central du disque, « Land » (neuf minutes), scande le refrain « Go Rimbaud ». La notion rimbaldienne de voyant — le poète qui doit passer par un dérèglement systématique pour atteindre une autre réalité, formulée dans les lettres dites « du voyant » de 1871 — est au cœur de sa philosophie artistique. Smith s'est rendue pour la première fois sur la tombe de Rimbaud à Charleville en 1973, pour le centenaire d'Une Saison en enfer ; selon son propre récit, elle l'a trouvée négligée et l'a nettoyée elle-même. Cinquante ans plus tard, la conversation continue : avec le duo Soundwalk Collective, elle a publié entre 2019 et 2021 une trilogie d'albums explorant Rimbaud, Artaud et Daumal, prolongée par une installation présentée au Centre Pompidou en 2022-2023.Dylan, Morrison, le punk : Rimbaud comme uniforme
Bob Dylan entretient avec Rimbaud une relation moins spectaculaire mais tout aussi profonde. Dans plusieurs entretiens, il évoque la formule « Je est un autre » comme une révélation : « Quand j'ai lu ces mots, les cloches ont sonné. Cela avait un sens immédiat. » Cette dissolution du sujet dans la création résonne avec sa propre conception de l'artiste traversé par les chansons plutôt qu'auteur délibéré. C'est Suze Rotolo qui lui aurait fait découvrir Rimbaud au début des années 1960. Le nom du poète n'apparaît toutefois qu'une seule fois dans son œuvre enregistrée : dans « You're Gonna Make Me Lonesome When You Go » (Blood on the Tracks, 1975), où il compare ses relations amoureuses à celles de « Verlaine et Rimbaud ». Jim Morrison, lui, a grandi avec Rimbaud. Sa bibliothèque personnelle en témoigne ; il connaissait de nombreux poèmes par cœur et écrivit en 1968 à l'universitaire Wallace Fowlie pour le remercier de sa traduction anglaise : « Je ne lis pas le français facilement… je suis un chanteur de rock et votre livre voyage avec moi. » Fowlie consacrera plus tard un livre à la comparaison des deux figures, Rimbaud and Jim Morrison: The Rebel as Poet (Duke University Press, 1994). Le punk, lui, n'a pas seulement repris l'esprit de révolte : il a emprunté l'image. Richard Hell, figure fondatrice de la scène du CBGB à New York, a cité explicitement Rimbaud comme modèle esthétique — le tee-shirt déchiré, les cheveux hérissés, directement inspirés des photographies du poète. Dans la même scène, Tom Miller, cofondateur de Television en 1973, prend le nom de scène de Tom Verlaine : adopter le patronyme de l'amant de Rimbaud, c'est convoquer d'un coup toute la mythologie du couple maudit. Et Jeremy Ratter, cofondateur du groupe anarcho-punk Crass en 1977, va au bout de la logique en se faisant appeler Penny Rimbaud. La filiation ne s'est jamais interrompue. Van Morrison a intitulé une chanson « Tore Down A La Rimbaud » (A Sense of Wonder, 1985). Nick Cave — programmé cette semaine à Rock en Seine après son passage au Cabaret Vert — cite régulièrement Rimbaud aux côtés de Blake et Dostoïevski. Et en 2022, le groupe britannique The 1975 glissait dans « Part of the Band » un vers limpide : « I was Rimbaud and he was Paul Verlaine ».MC Solaar, Médine, Gaël Faye : Rimbaud entre dans le rap français
L'influence de Rimbaud sur le rap francophone est moins commentée que celle de Baudelaire, mais elle est documentée. Un relevé effectué sur la plateforme Genius fait apparaître son nom dans au moins 63 morceaux de rap francophone, le plus souvent comme archétype du génie maudit et du poète en rupture avec son temps. MC Solaar va plus loin que l'allusion. Dans « La concubine de l'hémoglobine » (Prose Combat, 1994), il reprend « Le Dormeur du val » mot pour mot : le poème du soldat mort devient un texte antimilitariste porté par un flow rap. Ce n'est pas une référence, c'est une reprise — le texte de Rimbaud entre dans le morceau sans guillemets, comme s'il y avait toujours appartenu. Médine consacre une chanson entière au parallèle entre la relation Rimbaud-Verlaine et les rivalités du rap (« Clash royal ») : la violence de leur rupture — « même Verlaine a tiré sur Rimbaud » — y devient une métaphore de la culture du clash. Gaël Faye convoque plutôt la biographie : « Je trouverai mon Abyssinie, moi l'Arthur Rimbaud », le départ pour l'Afrique comme geste de rupture et de réinvention de soi. Jok'Air joue de la quasi-homophonie « la plume à Rimbaud / je défouraille comme Rambo », jeu de mots repris jusque dans le titre de son album Jok'Rambo. Ce que le rap retient de Rimbaud est cohérent : une œuvre entière écrite entre quinze et vingt ans, une vie en marge, des démêlés avec l'ordre établi, une rupture radicale avec le milieu qui l'avait reconnu. La liberté de vocabulaire des poèmes — oralité, ruptures de rythme, registre familier mêlé à l'hermétisme — offre un miroir troublant à un genre qui revendique les mêmes libertés.Le paradoxe final : Rimbaud n'aimait pas particulièrement la musique
Il faut terminer par une ironie. Rimbaud lui-même ne se souciait pas spécialement de musique. Sa conception poétique, marquée par la synesthésie de « Voyelles » et par le poids accordé aux sons de la langue, est profondément musicale — mais il s'agit d'une musique interne au poème, pas d'une ouverture vers la musique comme art séparé. La musique est venue à lui ; l'inverse ne s'est jamais produit. Ce mouvement à sens unique a produit une postérité d'une richesse rare : un cycle de Britten, une intégrale de Ferré, un disque fondateur du punk américain, une soixantaine de morceaux de rap français, un album expérimental de John Zorn en 2012, une chanson des Pogues, une autre des 1975, et un festival de cent mille personnes dans les Ardennes. Pour un garçon qui avait cessé d'écrire avant ses vingt et un ans, le rendement est difficile à égaler. Il y a une dernière coïncidence, involontaire mais parlante. Le Cabaret Vert vient de refermer sa vingtième édition sur le site du Square Bayard, à quelques centaines de mètres de la maison où Rimbaud a grandi. Chaque mois d'août, la ville qu'il a fuie à pied à seize ans se remplit de gamins qui campent, dorment mal et repartent avec des chaussures en moins. Le poème n'a pas pris une ride.- Cabaret Vert 2026 : 106 000 festivaliers pour les 20 ans, le bilan complet
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Questions fréquentes
Pourquoi le festival Cabaret Vert porte-t-il ce nom ?
Le festival, créé en 2005 à Charleville-Mézières par un collectif d'Ardennais réuni au sein de l'association FLaP, tire son nom du sonnet d'Arthur Rimbaud « Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir », daté d'octobre 1870 et rattaché aux Cahiers de Douai. Rimbaud est né à Charleville, et le poème s'inspire d'une auberge de Charleroi que les sources décrivent comme la « Maison verte », ainsi nommée parce que tout y était peint en vert.Quel album de Patti Smith rend hommage à Rimbaud ?
Horses (1975). Les notes de pochette portent la dédicace « To Arthur Rimbaud and all the images born of the sea », et le morceau central « Land » scande le refrain « Go Rimbaud ». Patti Smith souhaitait une sortie le 20 octobre, jour de naissance du poète ; une pénurie de vinyle a repoussé la parution au 10 novembre, anniversaire de sa mort — coïncidence qu'elle a décrite comme « magique ».Léo Ferré a-t-il chanté Rimbaud ?
Oui, à trois reprises au moins. En 1964 avec l'album Verlaine et Rimbaud, qui met en musique une dizaine de poèmes des deux auteurs dont « Ma Bohème » ; en 1982 avec « Le Bateau ivre » sur le triple album Ludwig - L'Imaginaire - Le Bateau ivre, dans une version qui transforme les deux premières strophes en refrain ; et en 1991 avec Une Saison en enfer, mise en musique intégrale du texte, l'une des très rares dans l'histoire de la chanson française.Quel compositeur classique a mis les « Illuminations » en musique ?
Benjamin Britten, avec Les Illuminations op. 18, cycle pour voix et orchestre à cordes sur dix textes du recueil, créé le 30 janvier 1940 à l'Aeolian Hall de Londres par la soprano Sophie Wyss. Il n'est pas le seul : Darius Milhaud avait composé dès 1917 ses Deux Poèmes de Rimbaud op. 45, Hans Krása ses 3 Lieder nach Texten von Rimbaud dans le ghetto de Theresienstadt en 1943, et Hans Werner Henze une cantate sur « Being Beauteous » créée à Berlin en 1964.Les rappeurs français citent-ils Rimbaud ?
Régulièrement. Un relevé effectué sur Genius fait apparaître son nom dans au moins 63 morceaux de rap francophone. MC Solaar reprend « Le Dormeur du val » mot pour mot dans « La concubine de l'hémoglobine » (Prose Combat, 1994) ; Médine consacre « Clash royal » au parallèle entre la relation Rimbaud-Verlaine et les rivalités du rap ; Gaël Faye évoque le départ pour l'Abyssinie comme geste de rupture ; Jok'Air joue de l'homophonie Rimbaud/Rambo. Rimbaud y fonctionne comme archétype du génie précoce et rebelle.Sources
- rimbaud-arthur.fr — « Rimbaud et la musique » (Britten, Ferré, Patti Smith, Dylan, rap français)
- rimbaud-arthur.fr — analyse du sonnet « Au Cabaret-Vert »
- Wikipédia — « Cabaret Vert » (création 2005, association FLaP, origine du nom)
- Wikipedia — « Horses » (dates de sortie, dédicace à Rimbaud)
- Wikipédia — « Ludwig - L'Imaginaire - Le Bateau ivre » (Léo Ferré, 1982)
C&M · 24/08/2026
— fin de l'article —
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