1966 : Cream, ou l'invention du problème
Tout commence à Londres en 1966. Eric Clapton quitte les Bluesbreakers de John Mayall, Jack Bruce et Ginger Baker sortent du Graham Bond Organisation. Les trois se retrouvent sous le nom de Cream — « la crème », littéralement : le nom dit d'emblée que ce sont les meilleurs de leur instrument qui se sont donné rendez-vous. C'est le premier groupe que la presse britannique de l'époque qualifie de supergroupe, et accessoirement l'acte de naissance du power trio. Le succès est immédiat et considérable : des millions de disques vendus en quelques années, une notoriété internationale, une influence sur toute une génération de guitaristes. Mais l'édifice se fissure de l'intérieur, et pour une raison très prosaïque : Bruce et Baker ne se supportent pas. Clapton, coincé au milieu, passe son temps à jouer les médiateurs, et finit par se lasser d'un blues qu'il trouve devenu trop commercial. Le groupe se sépare en novembre 1968, après deux concerts d'adieu au Royal Albert Hall. Deux ans et demi. C'est peu, mais cela suffit à installer le modèle — et le piège. Un supergroupe naît d'une addition de réputations ; il vit ou meurt de la capacité de ces réputations à cohabiter dans une même salle de répétition.1969 : Blind Faith, cent mille personnes à Hyde Park et un seul album
La suite est presque une caricature. À peine Cream dissous, Clapton se met à jouer, l'hiver 1968, dans sa cave du Surrey avec son ami Steve Winwood, dont le groupe Traffic vient lui aussi de se mettre en sommeil. Ginger Baker débarque un jour pour une session et s'installe. Le bassiste Ric Grech, venu de Family, complète le quatuor en mai 1969. La presse tient son nouveau supergroupe : Blind Faith. Le premier concert a lieu le 7 juin 1969 à Hyde Park, devant une foule estimée à 100 000 personnes. Les musiciens en sortiront avec le sentiment de ne pas avoir assez répété. Le problème est structurel : le groupe n'a qu'un album — dont la pochette originale, montrant une adolescente torse nu, sera retirée et remplacée aux États-Unis — et pas assez de matériel pour tenir un set complet. Sur scène, ils se rabattent donc sur d'anciens titres de Cream et de Traffic. Le public applaudit. Les musiciens, eux, se démoralisent. Clapton s'isole pendant la tournée américaine, préférant la compagnie de Delaney & Bonnie, la première partie. Blind Faith se sépare immédiatement après son dernier concert : un album, une tournée d'été de trois mois, rideau. Ce qui n'empêchera pas Clapton et Winwood de rejouer ensemble ce répertoire, des décennies plus tard, avec un plaisir manifeste.De faux frères et des cercles d'amis : le supergroupe change de nature
À partir des années 1980, le genre se réinvente en se déchargeant de son sérieux. En 1988, cinq hommes qui n'avaient a priori rien à se prouver — Bob Dylan, George Harrison, Tom Petty, Roy Orbison et Jeff Lynne — s'inventent une fratrie fictive, les Traveling Wilburys, et signent leurs titres sous des pseudonymes de frères. Le dispositif est astucieux : en se cachant derrière des personnages, ils désamorcent la comparaison permanente avec leur propre légende. Les années 1990 et 2000 déplacent encore le curseur. Temple of the Dog, né d'un deuil au sein de la scène de Seattle, puis Audioslave — Chris Cornell rejoignant la section instrumentale de Rage Against the Machine —, puis Them Crooked Vultures en 2009, où Josh Homme, Dave Grohl et John Paul Jones s'associent pour un album et une tournée. Le schéma se répète : une réunion enthousiasmante, un disque, et un retour de chacun vers son groupe principal. Les Hollywood Vampires appartiennent à cette dernière catégorie, avec une nuance. Leur nom ne vient pas d'un groupe mais d'un club de beuverie fondé par Alice Cooper dans les années 1970 dans une mezzanine du Rainbow Bar and Grill de Los Angeles — Keith Moon, Ringo Starr, Micky Dolenz et Harry Nilsson en membres réguliers, John Lennon en invité de passage. Une plaque, au Rainbow, indique toujours « The Lair of the Hollywood Vampires ». Quand Cooper reprend le nom en 2012 avec Johnny Depp et Joe Perry, il ne monte pas seulement un groupe : il tient un mémorial.Et en France ? Un genre longtemps introuvable, puis Les Vieilles Canailles
La France a peu produit de supergroupes au sens anglo-saxon du terme. Sa tradition musicale est celle de l'auteur-interprète et du duo, pas de l'assemblage de vedettes instrumentales : on y a bien plus souvent réuni des stars pour un duo, une soirée caritative ou un hommage que pour un groupe durable. Il faudra attendre les années 2010 pour qu'apparaisse l'équivalent français le plus abouti — et il ne se présente même pas comme un groupe de rock. Les Vieilles Canailles réunissent Jacques Dutronc, Eddy Mitchell et Johnny Hallyday. Le projet naît de l'intérêt partagé du producteur Valéry Zeitoun et d'Eddy Mitchell pour le Rat Pack, le trio formé aux États-Unis dans les années 1950 autour de Frank Sinatra, Dean Martin et Sammy Davis Jr. Zeitoun en parle aux managers des trois artistes à l'automne 2013 ; les trois amis déjeunent ensemble en janvier 2014 ; Hallyday vend la mèche le premier sur Twitter. Le projet est officialisé en mai 2014. Le nom, lui, vient de la chanson « Vieille canaille » — adaptation par Jacques Plante du titre américain « You Rascal You » — qu'Eddy Mitchell avait réenregistrée en duo avec Serge Gainsbourg en 1986. Il y a donc, dans le nom même du trio, une double filiation : le music-hall américain et la chanson française. La réponse du public est brutale. Trois concerts sont annoncés à Bercy pour novembre 2014 : les places partent en une matinée. Deux dates sont ajoutées, puis une sixième — six représentations du 5 au 10 novembre 2014. Le récital est construit comme un partage minutieux : sept titres de Dutronc, sept de Hallyday, six de Mitchell, dix chansons en trio, une poignée de duos croisés et deux titres en solo pour chacun. Personne ne fait de la figuration.2017 : la tournée qui s'est achevée en adieu
Deux ans plus tard, à l'initiative de Hallyday et de Zeitoun, le trio annonce une tournée de dix-sept dates pour juin et juillet 2017. Puis, en mars 2017, le chanteur annonce publiquement son cancer. Les rumeurs sur son forfait enflent ; il les balaie lui-même et confirme sa présence. La tournée démarre le 10 juin 2017 au Stade Pierre-Mauroy de Lille. Hallyday est là. La critique note que, malgré les effets visibles de la maladie, ses capacités vocales tiennent. Un orchestre de vingt-deux musiciens dirigé par le saxophoniste Michel Gaucher accompagne le trio, avec une section de cuivres fournie et une brochette de guitaristes — Fred Chapellier, Basile Leroux, Yarol Poupaud — plus Greg Zlap à l'harmonica. Thomas Dutronc rejoint régulièrement son père et ses deux comparses à la guitare sur « Et moi, et moi, et moi ». Le 24 juin 2017, la première des deux dates de Bercy est retransmise en direct sur TF1 : c'est l'enregistrement qui donnera l'album live du trio. Et le 5 juillet 2017, au Festival de Carcassonne, se joue le dernier concert de la tournée. Personne ne le sait encore, mais c'est aussi le dernier concert de Johnny Hallyday, qui meurt cinq mois plus tard, le 5 décembre 2017, à Marnes-la-Coquette. « J'ai perdu plus qu'un ami, j'ai perdu mon frère », dira Eddy Mitchell. C'est peut-être là que le supergroupe français rejoint ses aînés anglo-saxons : dans la brièveté. Les Vieilles Canailles auront tenu deux séries de concerts et un album live en trois ans. Comme Cream, comme Blind Faith, la formation n'a pas survécu à ce qui l'avait rendue possible.Pourquoi les supergroupes durent-ils si peu ?
Les raisons se répètent d'une histoire à l'autre. La première est économique : chaque membre a un groupe principal, un label, un calendrier de tournée et une équipe qui vivent de son activité solo. Un supergroupe est une parenthèse, contractuellement et financièrement — rarement un projet à part entière. La deuxième est répertoriale. Blind Faith en offre le cas d'école : sans catalogue commun, un groupe neuf doit soit écrire vite, soit puiser dans le passé de ses membres — ce qui le ramène immédiatement à ce qu'il était censé dépasser. Les Hollywood Vampires ont contourné l'obstacle en assumant la reprise comme principe fondateur : quand un groupe joue Bowie, les Doors, AC/DC et Motörhead dans le même set, la question du répertoire propre cesse de se poser. La troisième est humaine, et c'est la plus banale : deux ego installés dans la même pièce s'usent plus vite que deux musiciens qui ont grandi ensemble. Cream a duré deux ans et demi parce que sa section rythmique se déchirait. Les Vieilles Canailles ont tenu, elles, parce qu'elles reposaient d'abord sur une amitié de cinquante ans — ce qui reste, à bien y regarder, la variable la plus déterminante du genre.Questions fréquentes
Quel est le premier supergroupe de l'histoire du rock ?
Cream, formé à Londres en 1966 par Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker, est très généralement présenté comme le premier groupe à avoir reçu ce qualificatif. Blind Faith, en 1969, est souvent cité comme celui qui a fixé le modèle — et ses limites.Que veut dire exactement « supergroupe » ?
L'expression désigne une formation composée de musiciens déjà connus pour leur appartenance à d'autres groupes ou pour leur carrière solo. Il n'existe pas de définition officielle : c'est un terme de presse, employé avec une élasticité certaine, et parfois revendiqué par les artistes eux-mêmes.Les Vieilles Canailles sont-elles vraiment un supergroupe ?
Le trio ne s'est jamais présenté sous cette étiquette, mais il en présente toutes les caractéristiques : trois carrières solo majeures réunies en une formation temporaire, un répertoire fait de titres empruntés à chacun, et une existence limitée à deux séries de concerts. Sa référence assumée, le Rat Pack, est d'ailleurs l'ancêtre du genre côté variété.Pourquoi les Hollywood Vampires portent-ils ce nom ?
Parce qu'il désigne d'abord un club de beuverie fondé par Alice Cooper dans les années 1970 au Rainbow Bar and Grill de Los Angeles, dont Keith Moon, Ringo Starr, Micky Dolenz et Harry Nilsson étaient les piliers. Le groupe formé en 2012 par Cooper, Johnny Depp et Joe Perry en reprend le nom en hommage.Existe-t-il d'autres supergroupes français ?
Les exemples durables sont rares. La tradition française privilégie les duos ponctuels, les collectifs caritatifs et les albums de reprises collectives plutôt que les formations de vedettes. Les Vieilles Canailles restent l'exemple le plus abouti, et le plus proche du modèle anglo-saxon.À lire aussi
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Sources
- Wikipédia (en) — Blind Faith : formation, Hyde Park 1969, dissolution
- Wikipédia (en) — The Hollywood Vampires, le club du Rainbow Bar and Grill
- Wikipédia (en) — Hollywood Vampires, le groupe formé en 2012
- Wikipédia (fr) — Les Vieilles Canailles : genèse, Bercy 2014, tournée 2017
- NME — enquête sur le club de beuverie d'Alice Cooper, John Lennon et Keith Moon
- Europe 1 — annonce de la tournée 2017 des Vieilles Canailles
C&M · 26/08/2026
— fin de l'article —
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