17/08/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 17/08/2026 histoires-musique Paris
histoires-musique · Grand format

L'Estaca, Peña Baiona, Pilou-Pilou : d'où viennent vraiment les chants des stades de rugby français

Un chant de résistance antifranquiste à Perpignan, un tube de variété autrichienne à Bayonne, un negro spiritual à Twickenham : le répertoire des tribunes de rugby est un cas d'école de recyclage musical. À trois semaines de la reprise du Top 14, le samedi 5 septembre, petite histoire des mélodies qui font trembler les stades — et de la banda qui les tient.

L'Estaca, Peña Baiona, Pilou-Pilou : d'où viennent vraiment les chants des stades de rugby français
Le Top 14 reprend le samedi 5 septembre 2026. Quatorze clubs, une première journée qui affiche déjà Stade Rochelais - Stade Toulousain et Aviron Bayonnais - RC Toulon, et partout la même séquence : quelques minutes avant le coup d'envoi, la sono se tait, un orchestre de cuivres se met en place et une tribune entière entonne une mélodie que la moitié des présents seraient bien en peine de dater. Le rugby français a construit son folklore sonore par emprunts, détournements et malentendus féconds. On y trouve un chant de résistance catalane, un tube de variété autrichienne, un negro spiritual américain et une improvisation de vestiaire des années 1900. Voici d'où vient réellement ce répertoire.

L'Estaca : une chanson interdite par Franco devenue l'hymne de Perpignan

Commençons par celle qui, en 2025, a été élue meilleur hymne du championnat. La Ligue nationale de rugby avait lancé le 23 avril de cette année-là, dans le cadre de ses Fan Days, un tournoi en ligne à élimination directe destiné à départager les chants des clubs du Top 14. Résultat proclamé le 30 avril : « L'Estaca », le chant des supporters de l'USAP, l'emporte, après avoir écarté la « Coupo Santo » toulonnaise en demi-finale puis la « Peña Baiona » bayonnaise en finale. Or « L'Estaca » n'a rien d'une chanson de stade. Lluís Llach la compose en 1968, en pleine dictature franquiste. Le texte, en catalan, met en scène un dialogue entre un grand-père — le vieux Siset — et son petit-fils, autour d'une métaphore transparente : un pieu (l'estaca) auquel tout le monde est attaché, et qui finira par tomber si l'on tire tous ensemble. La chanson passe d'abord entre les mailles de la censure avant d'être interdite par le régime en 1969, ce qui achève de la consacrer comme hymne de résistance. Elle circule ensuite hors d'Espagne : la Pologne de Solidarność en fait « Mury », et l'on en recense aujourd'hui plusieurs centaines de versions dans une vingtaine de langues, au point qu'elle est parfois prise pour une chanson locale dans les pays qui l'ont adoptée. En Pays catalan, elle est passée de la lutte politique à la tribune sans changer un mot : c'est toujours la version catalane qui est chantée à Aimé-Giral. Ce qui donne à Perpignan une singularité rare dans le sport professionnel français — un club dont l'hymne officieux est une chanson d'auteur engagée, chantée dans une langue régionale, et dont le sens original reste parfaitement lisible.

La Peña Baiona : un tube de variété allemande sur les bords de la Nive

L'histoire de l'hymne bayonnais est plus improbable encore. Tout commence à Vienne, en 1974, quand Udo Jürgens enregistre « Griechischer Wein », composé avec le parolier Michael Kunze. Le sujet n'a rien de sportif : la chanson raconte la nostalgie des travailleurs immigrés grecs en Allemagne de l'Ouest, qui boivent un vin de leur pays pour tromper le mal du pays. Le morceau devient un standard européen, repris en anglais par Bing Crosby et Al Martino, et adapté en espagnol sous le titre « Vino Griego » par le chanteur canarien José Vélez. C'est cette version espagnole qui traverse les Pyrénées et s'installe dans les fêtes du Pays basque. Sur la manière dont elle est devenue l'hymne de l'Aviron bayonnais, les récits diffèrent : certaines sources situent l'écriture des paroles françaises au début des années 1980, du côté de la peña qui a donné son nom au chant ; d'autres, comme le répertoire Chants de France, l'attribuent à 1992 et au speaker du stade Jean-Dauger, Dominique Herlax. Le club et ses supporters s'accordent en revanche sur le résultat : depuis, aucun match à Jean-Dauger ne commence sans elle, tifo à l'appui, et la mélodie s'est répandue bien au-delà de Bayonne — on l'entend dans à peu près tous les stades de rugby de France, ce qui en fait sans doute le seul schlager autrichien à avoir conquis l'Ovalie.

Pilou-Pilou, Coupo Santo, Ici c'est Montferrand : le reste du répertoire

À Toulon, le rituel n'est pas tout à fait un chant. Le Pilou-Pilou est un texte scandé, lancé par un meneur auquel la tribune répond, dont l'imagerie — guerriers, montagne, terre rouge — emprunte au pilou, cérémonie kanak de Nouvelle-Calédonie. Sa paternité exacte reste incertaine et généralement présentée comme anonyme ; ce qui est sûr, c'est qu'il précède chaque rencontre à domicile du RCT et qu'il a accompagné les trois titres européens consécutifs du club en 2013, 2014 et 2015. Toulon dispose par ailleurs d'un second registre, plus mélodique : la « Coupo Santo », hymne provençal sur un texte de Frédéric Mistral, qui avait mené le club jusqu'en demi-finale du tournoi de la LNR. À Clermont, « Ici c'est Montferrand », signé du groupe auvergnat Wazoo, tient lieu d'hymne officieux de la Yellow Army — avec cette particularité savoureuse que le club s'appelle ASM Clermont Auvergne depuis 2004 mais que ses supporters continuent de chanter le nom historique du quartier. À Toulouse, l'approche a été plus institutionnelle : le club des supporters a fait composer un hymne officiel, écrit et mis en musique par l'Ariégeois Florent Adroit, dont le texte célèbre la famille, la fraternité et les titres de champion de France et d'Europe. Cette diversité dit quelque chose du rugby français : contrairement au football, où le répertoire s'est largement standardisé autour de quelques modèles anglais, chaque club de l'Ovalie a puisé dans son terroir linguistique et musical — catalan à Perpignan, basque et espagnol à Bayonne, provençal à Toulon, occitan et auvergnat ailleurs.

La banda, orchestre officieux de l'Ovalie

Aucun de ces chants ne tiendrait sans les cuivres. La banda — formation de cuivres et percussions héritée des orphéons du XIXᵉ siècle et des fanfares de corridas — est l'institution musicale la plus discrète et la plus déterminante du rugby français. Elle joue avant le match sur le parvis, accompagne l'entrée des joueurs, relance la tribune après un essai adverse, et connaît par cœur un répertoire mixte fait d'airs de fête locale, de paso dobles et de tubes détournés. Son rôle est aussi acoustique que symbolique : une tribune de 15 000 personnes ne chante pas juste sans un point d'appui rythmique et harmonique, et c'est précisément ce que fournit une banda de vingt musiciens. La photographie qui illustre cet article — une banda place du Capitole avant une finale de Top 14 — rappelle que la fête commence souvent en ville, plusieurs heures avant le coup d'envoi. Sur ce point, le rugby a simplement conservé un usage que la plupart des autres sports ont abandonné : la musique jouée en direct, par des amateurs, plutôt que diffusée.

Twickenham, Murrayfield, Cardiff : quand le chant devient un sujet

Le phénomène n'est pas français. En Écosse, « Flower of Scotland », écrite par Roy Williamson des Corries et diffusée pour la première fois à la BBC en 1967, est introduite dans le sport par le joueur Billy Steele qui la fait chanter à ses coéquipiers des Lions britanniques lors de la tournée en Afrique du Sud de 1974. Elle est adoptée comme hymne d'avant-match par le XV du Chardon et reste associée au Grand Chelem écossais du Tournoi des Cinq Nations 1990, conclu par une victoire 13-7 sur l'Angleterre. En Angleterre, « Swing Low, Sweet Chariot » pose une question plus délicate. Il s'agit d'un negro spiritual du XIXᵉ siècle, dont la paternité est généralement attribuée à Wallace Willis, un affranchi de l'actuel Oklahoma. On situe sa première grande reprise à Twickenham en mars 1988, lors d'un Angleterre - Irlande du Tournoi, en écho aux essais de l'ailier Chris Oti. En 2020, dans le contexte de la mobilisation qui a suivi la mort de George Floyd, la Rugby Football Union a ouvert une réflexion sur ce chant. Elle a fait savoir qu'elle ne l'interdirait pas, tout en s'engageant à documenter auprès du public son origine liée à l'esclavage — une position qui, six ans plus tard, continue de faire débat outre-Manche.

Et la Ligue, dans tout ça ?

Face à ce foisonnement venu des tribunes, la LNR a tenté d'ajouter sa propre couche sonore. Depuis décembre 2016, le Top 14 et la Pro D2 disposent d'un hymne officiel, dévoilé lors du Boxing Day, composé par Paul Rouger et Franck Marchal (Le Comptoir du Son) et enregistré, selon la Ligue, avec près de cinquante musiciens. Il accompagne l'entrée des joueurs, les habillages télé et les remises de trophées. Personne ne le chante en tribune — ce n'était pas son objet : il s'agissait de doter les championnats d'une identité sonore reconnaissable, à la manière de ce qu'ont fait d'autres compétitions européennes. Reste la Marseillaise, entonnée avant les rencontres du XV de France, et dont le rugby a fait l'un de ses moments les plus scrutés — au point que la Ligue a développé une version chansignée en langue des signes française pour ses rencontres. Preuve que dans ce sport, la question de savoir qui chante, quoi et comment, n'est jamais tout à fait accessoire. Le championnat 2025-2026 a affiché une affluence moyenne record de 16 256 spectateurs par match, en hausse de 10 % sur trois saisons selon la LNR. Autant de voix de plus, le 5 septembre, pour reprendre des mélodies écrites à Vienne, à Barcelone ou dans une plantation d'Oklahoma.

Questions fréquentes

Quel est le meilleur hymne du Top 14 ?

Il n'existe pas de réponse objective, mais il existe un verdict : lors du tournoi en ligne organisé par la LNR dans le cadre des Fan Days 2025, « L'Estaca », le chant des supporters de l'USAP Perpignan, a été élu meilleur hymne du championnat, devant la « Peña Baiona » de l'Aviron bayonnais en finale.

Qui a écrit la Peña Baiona ?

La musique est celle de « Griechischer Wein », composée en 1974 par Udo Jürgens sur un texte de Michael Kunze, popularisée en espagnol sous le titre « Vino Griego » par José Vélez. Les paroles françaises chantées à Bayonne sont d'origine plus discutée : elles sont attribuées selon les sources à la peña éponyme au début des années 1980 ou au speaker du stade Jean-Dauger, Dominique Herlax, en 1992.

Le Pilou-Pilou est-il vraiment un chant kanak ?

Non. Le Pilou-Pilou toulonnais s'inspire de l'imagerie du pilou, cérémonie kanak de Nouvelle-Calédonie, mais son texte est une création française sans lien direct avec un répertoire traditionnel océanien. Sa paternité est habituellement présentée comme anonyme.

Qu'est-ce qu'une banda et d'où vient-elle ?

C'est une formation de cuivres et de percussions, généralement amateur, issue de la tradition des orphéons du XIXᵉ siècle et des fanfares de fêtes et de corridas du sud-ouest de la France et du Pays basque. Dans le rugby, elle assure l'animation d'avant-match et soutient les chants de tribune.

Pourquoi les Anglais chantent-ils Swing Low, Sweet Chariot ?

Ce negro spiritual américain du XIXᵉ siècle est associé à Twickenham depuis un match du Tournoi contre l'Irlande en mars 1988. Son origine liée à l'esclavage a conduit la Rugby Football Union à ouvrir une réflexion en 2020 : elle a choisi de ne pas l'interdire, mais de mener un travail d'information auprès des supporters sur son histoire.

Pour aller plus loin

Sources

C&M · 17/08/2026 — fin de l'article — #HISTOI