27/08/2026 · N° 142 · Paris
Coeur&Musiques
Issue · 27/08/2026 histoires-musique Paris
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D'« Éthiopie » aux Restos du Cœur : quarante et un ans de grands concerts caritatifs à la française

Renaud, Julien Clerc et Axel Bauer chantent ce soir à Bordeaux pour les sinistrés des incendies. Les trois mêmes figuraient déjà sur « Éthiopie » en 1985. Du Concert for Bangladesh de 1971 aux Enfoirés, histoire d'un genre musical inventé en cinquante ans — et de la question qui le poursuit : où va l'argent ?

D'« Éthiopie » aux Restos du Cœur : quarante et un ans de grands concerts caritatifs à la française
Ce soir, sur la scène de l'Arkéa Arena de Floirac, trois hommes vont chanter pour des sinistrés : Renaud, Julien Clerc et Axel Bauer. Ils l'ont déjà fait ensemble. En avril 1985, leurs trois voix figuraient sur le même disque — Éthiopie, signé Chanteurs sans frontières, écrit par Renaud lui-même. C'est Julien Clerc qui ouvrait le morceau. Quarante et un ans séparent les deux soirées. Entre les deux, le concert caritatif est devenu un genre à part entière, avec ses codes, ses records, ses réussites et ses angles morts. Petite histoire d'une invention musicale récente — et de la question qui la suit depuis le premier jour : où va l'argent ?

1er août 1971 : le concert qui invente le genre

Avant cette date, il existe des galas de bienfaisance, des tournées de soutien, des collectes. Il n'existe pas de benefit concert au sens moderne : un événement musical de masse, conçu pour une cause précise, avec un disque et un film derrière. Le 1er août 1971, George Harrison et le joueur de sitar Ravi Shankar organisent au Madison Square Garden de New York deux concerts, à 14 h 30 et 20 heures, pour venir en aide aux réfugiés du Pakistan oriental — le futur Bangladesh — après la guerre de libération et le cyclone de Bhola. Sur scène : Harrison, Ringo Starr, Bob Dylan, Eric Clapton, Billy Preston, Leon Russell et le groupe Badfinger. Shankar et Ali Akbar Khan, tous deux d'ascendance bangladaise, ouvrent la soirée par un set de musique classique indienne. Quarante mille personnes assistent aux deux séances. La recette de billetterie initiale approche les 250 000 dollars, confiés à l'UNICEF. Mais la véritable innovation est ailleurs : Harrison arrache aux maisons de disques l'autorisation, alors inédite, de faire partager la même scène à des artistes sous contrats concurrents. C'est ce précédent-là que toute l'industrie du concert caritatif exploitera ensuite. Le revers arrive vite. Des millions de dollars issus de l'album et du film restent bloqués pendant des années sur des comptes séquestres du fisc américain, faute d'avoir anticipé le statut fiscal de l'opération. En 1985, le total effectivement parvenu au Bangladesh est estimé à quelque 12 millions de dollars. Première leçon du genre : l'élan ne suffit pas, la plomberie juridique compte autant que l'affiche.

1984-1985 : le disque caritatif devient une industrie

Il faut attendre l'automne 1984 pour que le modèle change d'échelle. Face à la famine éthiopienne, Bob Geldof et Midge Ure réunissent le gratin de la pop britannique sous le nom de Band Aid pour Do They Know It's Christmas?. Les États-Unis répliquent en janvier 1985 avec We Are the World, signé USA for Africa. Le point d'orgue est le 13 juillet 1985 : le Live Aid, double concert donné simultanément au stade de Wembley à Londres et au John F. Kennedy Stadium de Philadelphie. Queen, U2, David Bowie, Dire Straits, The Who, Paul McCartney, Elton John, Madonna, Tina Turner, Bob Dylan — environ 90 000 personnes dans chaque stade, une retransmission suivie, selon les estimations les plus citées, par près de deux milliards de téléspectateurs dans plus de cent pays. Phil Collins joue à Londres, prend le Concorde et rejoue à Philadelphie le même jour. Les sommes réunies sont évaluées autour de 127 millions de dollars. Live Aid installe durablement la grammaire du genre : une cause simple, un plateau international, une retransmission mondiale, un numéro d'appel. Vingt ans plus tard, le Live 8 du 2 juillet 2005 en reprendra la formule sur neuf villes, de Philadelphie à Johannesburg.

Avril 1985 : la France s'y met avec « Éthiopie »

La France arrive avec quelques mois de retard, et par un coup de téléphone. La chanteuse Valérie Lagrange appelle Renaud pour lui proposer de lancer une initiative auprès des artistes francophones. Il accepte, écrit le texte, Franck Langolff compose la musique. L'objectif d'une quarantaine de participants est atteint si vite que certains s'agaceront publiquement de ne pas avoir été sollicités. Le collectif prend le nom de Chanteurs sans frontières, en écho à Médecins sans frontières, partenaire de l'opération. Trente-cinq artistes figurent sur le disque, dans l'ordre d'apparition de leurs voix : Julien Clerc, Maxime Le Forestier, Michel Berger, Richard Berry, Gérard Depardieu, Gérard Blanchard, Francis Cabrel, Louis Chedid, Christophe, Coluche, CharlÉlie Couture, Hugues Aufray, Josiane Balasko, Didier Barbelivien, Diane Dufresne, France Gall, Jean-Jacques Goldman, Richard Gotainer, Jacques Higelin, Valérie Lagrange, Catherine Lara, Axel Bauer, Jeane Manson, Nicolas Peyrac, Véronique Sanson, Alain Souchon, Jean-Louis Aubert, Diane Tell, Fabienne Thibeault, Lili Drop, Trust, Laurent Voulzy et Renaud. Le maxi 45 tours arrive dans les bacs à la mi-avril 1985. Il dépasse le million d'exemplaires en un mois et les deux millions en septembre. Renaud remaniera plusieurs fois ses paroles pour désamorcer les polémiques : « J'ai pas honte de mes paroles. Si j'avais conçu la chanson uniquement pour moi, je l'aurais simplement écrite avec plus de violence », expliquera-t-il. Le montage financier vaut d'être détaillé, car il annonce exactement celui de ce soir : musiciens, techniciens et studios travaillent gratuitement ; les disquaires vendent sans marge ; environ 1 200 panneaux publicitaires sont offerts dans 48 villes ; et le gouvernement renonce à percevoir la TVA sur les ventes. Bénéfices et droits d'auteur sont intégralement versés à Médecins sans frontières. Au total, la collecte de l'association atteindra 23 millions de francs, distribués à 90 % à MSF, le reste allant à l'AICF, à Médecins du monde et — déjà — aux Restos du Cœur. Le concert organisé dans la foulée, en octobre 1985 au parc de La Courneuve, sera en revanche une demi-déception : il pleut, le public est moins nombreux qu'espéré, malgré les renforts de Daniel Balavoine, Johnny Hallyday, Bernard Lavilliers ou Patrick Bruel. La France a inventé son disque caritatif ; elle n'a pas encore trouvé son grand concert. Petite curiosité contemporaine : ce disque qui s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires reste aujourd'hui difficile à retrouver sur les plateformes de streaming, où nous n'avons pas pu l'identifier. Une bonne partie de la mémoire caritative française tient encore dans les bacs à vinyles et les archives de l'INA.

Le coup de fil qui a fait naître les Restos du Cœur

La suite de l'histoire française tient dans une remarque d'auditeur. Sur les antennes d'Europe 1, un homme interpelle Coluche, qui participe à l'opération Chanteurs sans frontières : bravo pour l'effort en faveur de l'Afrique, mais que fait-on des millions de Français qui vivent dans la misère ? L'humoriste encaisse. Le 26 septembre 1985, sur cette même antenne, il lance publiquement l'idée : « J'ai une petite idée comme ça. Si des fois y'a des marques qui m'entendent, y a des gens qui sont intéressés pour sponsoriser une cantine gratuite qu'on pourrait commencer par faire à Paris… » Le premier restaurant ouvre à Lille le 9 novembre 1985, en présence de Pierre Mauroy. Reste à trouver une chanson. Jean-Jacques Goldman a raconté la scène : « Salut, il nous faudrait une chanson pour les Restos du Cœur, un truc qui cartonne, toi tu sais faire. Quand ? La semaine prochaine. » La Chanson des Restos sort en 45 tours le 24 février 1986. Autour de Coluche, ses interprètes — Goldman, Yves Montand, Nathalie Baye, Michel Platini, Michel Drucker — forment la première bande d'Enfoirés. Le nom viendrait d'une repartie de Coluche à des artistes réticents à participer bénévolement à une tournée. Coluche meurt le 19 juin 1986. La première tournée caritative n'aura lieu qu'en novembre 1989, avec cinq artistes — Véronique Sanson, Jean-Jacques Goldman, Eddy Mitchell, Michel Sardou et Johnny Hallyday. Le concert des Enfoirés devient annuel en 1992. Goldman en restera l'organisateur pendant trente ans, jusqu'en 2016.

Où va vraiment l'argent : la question qui ne disparaît jamais

Trois modèles coexistent depuis 1971, et ils ne produisent pas les mêmes résultats. Le modèle du concert unique — Bangladesh, Live Aid — génère une visibilité planétaire mais expose à des frictions administratives : le séquestre fiscal américain de 1971 reste l'avertissement le plus cité de l'histoire du genre. Le modèle du disque — Band Aid, USA for Africa, Chanteurs sans frontières — a l'avantage de la traçabilité : un prix de vente, un nombre d'exemplaires, un bénéficiaire identifié. Encore faut-il que toute la chaîne renonce à sa marge, comme ce fut le cas en 1985 en France, jusqu'à l'exonération de TVA. Le modèle de la récurrence est celui qu'ont inventé les Enfoirés : plutôt qu'un coup d'éclat, un rendez-vous annuel qui finance une association structurée. Les bénéfices des concerts, des droits télévisés et des disques sont reversés aux Restos, et les ayants droit ont accepté que les droits Sacem de la chanson leur reviennent également. Le spectacle représente aujourd'hui près d'un quart des recettes de l'association — une dépendance qui est aussi une force. Aucun de ces modèles ne dispense du débat de fond, régulièrement rouvert depuis les années 1980 : l'aide d'urgence médiatisée soulage-t-elle vraiment, ou déplace-t-elle simplement l'attention ? La critique n'a jamais empêché les concerts d'exister ; elle a plutôt poussé les organisateurs à préciser qui reçoit, pour quoi faire, et à quelle échéance.

Ce que 2026 change — et ce qui n'a pas bougé

La soirée de ce soir à Floirac obéit encore à la mécanique de 1985 : bénévolat général, affiche intergénérationnelle, retransmission en direct, appel aux dons pendant le spectacle. Mais deux choses ont changé. D'abord, il n'y a plus de disque. En 1985, l'objet caritatif était un 45 tours qu'on achetait en magasin ; en 2026, c'est un billet, un don par SMS ou en ligne, et une soirée de télévision. Le support a disparu, la collecte s'est dématérialisée — et avec elle une partie de la trace matérielle que laissaient ces opérations. Ensuite, la vitesse. Éthiopie a mis plusieurs mois à voir le jour après le déclenchement de la famine. Le concert de ce soir a été monté en quelques semaines après un incendie parti le 22 juillet, avec une billetterie ouverte le 6 août et une salle complète le jour même. Le temps de réaction du milieu musical français s'est effondré. Ce qui n'a pas bougé, en revanche, c'est le mécanisme profond : un événement collectif capable de tenir l'attention publique juste après le moment où elle commence à retomber. En 1985 comme en 2026, c'est probablement là que se situe la vraie utilité du concert caritatif — bien avant le montant de la collecte.

Questions fréquentes

Quel a été le premier grand concert caritatif de l'histoire ?

Le Concert for Bangladesh, organisé par George Harrison et Ravi Shankar le 1er août 1971 au Madison Square Garden de New York. Deux représentations, 40 000 spectateurs au total, et une recette initiale d'environ 250 000 dollars confiée à l'UNICEF.

Qui a écrit la chanson « Éthiopie » des Chanteurs sans frontières ?

Le texte est de Renaud, la musique de Franck Langolff. L'initiative revient à la chanteuse Valérie Lagrange, qui a appelé Renaud pour lancer le projet. Le maxi 45 tours est sorti mi-avril 1985 et s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires.

Comment sont nés les Restos du Cœur ?

Coluche a lancé l'idée sur Europe 1 le 26 septembre 1985, après avoir été interpellé sur l'antenne par un auditeur soulignant que la mobilisation pour l'Éthiopie laissait de côté la pauvreté en France. Le premier restaurant a ouvert à Lille le 9 novembre 1985.

Combien Live Aid a-t-il rapporté ?

Les sommes réunies par le double concert du 13 juillet 1985 sont généralement évaluées autour de 127 millions de dollars. L'événement a été suivi, selon les estimations les plus citées, par environ deux milliards de personnes dans plus de cent pays.

Les artistes des concerts caritatifs sont-ils payés ?

Dans les opérations françaises de référence — Éthiopie en 1985, les Enfoirés depuis 1986, SOS Solidarité Incendies en 2026 — les artistes interviennent bénévolement, tout comme les techniciens et les producteurs. C'est cette gratuité en chaîne qui permet de reverser l'essentiel des recettes.

Sources

C&M · 27/08/2026 — fin de l'article — #HISTOI